Fin de l'état de grâce
Ils achèvent la traversée et viennent sur la terre, à Gennésareth : ils accostent là. Ils sortent de la barque. Aussitôt les gens le reconnaissent.
Ils parcourent tout ce pays-là, et ils commencent, sur les grabats, à transporter ceux qui vont mal, là où ils entendent qu'il est. Et là où il arrive, villages, villes ou champs, ils mettent les infirmes sur les places publiques. Ils le suppliaient : rien que toucher la tresse de son vêtement ! Et tous ceux qui le touchaient étaient sauvés.
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C'est de nouveau une description générique de la situation, un résumé : où en est-on ? Faisons-le déjà pour nous, d'autant que la liturgie nous a fait sauter un passage important : à la fin de la semaine dernière, Jésus s'est retrouvé face à une foule qu'il n'avait pas prévue, en plein désert. C'était le début de l'épisode de la multiplication des pains, que nous n'avons pas vu, justement. Nous ne chercherons pas, aujourd'hui, à savoir ce qui a pu se passer réellement ce jour-là en matière de miracle, ce n'est pas ce qui nous intéresse pour l'instant. Ce qui est sûr, c'est que cette foule de plus de cinq mille hommes n'était pas sur la même longueur d'ondes que Jésus : elle était là pour l'emmener avec elle marcher sur la capitale et y prendre le pouvoir. Jésus l'a vite compris, aussi a-t-il dû "les enseigner, beaucoup". Peut-être est-ce là l'essentiel du pain qu'il leur a donné ce jour-là ? En tout cas, il lui a fallu ensuite tous les faire partir, les disciples en premier, car il lui était indispensable de se retrouver seul après toute cette histoire.
La multiplication des pains est le grand tournant du ministère de Jésus, c'est une rupture, une cassure, plus rien ne sera jamais comme avant. C'est à la multiplication des pains que Jésus se rend compte que les gens ne courent qu'après un royaume terrestre, qu'ils n'ont aucune idée du Dieu Père, qu'ils n'entrent pas dans cette relation que lui vit. C'est une rupture : il force les disciples, qui ne comprennent pas pourquoi, à repartir sans lui, et s'ils rencontrent un vent adverse dans leur traversée de retour, c'est pleinement en accord avec leur état d'esprit. C'est une cassure : Jésus comprend que tout ceci est la faute de ces signes, sur la vague desquels il avait surfé jusqu'à présent. Les signes (miracles et guérisons) ont été un piège, ils ont fait sa renommée, mais les gens ne retiennent que leurs effets, ils en sont aveuglés, et, à cause d'eux, font de Jésus leur Dieu au lieu de chercher le Père.
Un tel virage demande du temps pour se négocier. Pour l'instant, Jésus a donc besoin d'être seul avec son Père. On ne peut pas se fier littéralement au récit qui dit qu'il rejoint les disciples dans la nuit, en marchant sur les eaux : c'est une description purement symbolique. Effectivement, il a fini par les rejoindre dans leur tourmente (mais après combien d'heures ou de jours ?) Mais de toute façon, quand enfin "ils achèvent la traversée, à Gennésareth", il n'a pas encore résolu l'orientation que prendra son ministère. Cela va lui prendre encore pas mal de temps. C'est une période où les disciples vont se mettre à traîner des pieds, parce que Jésus ne perd plus une occasion de rabaisser leurs rêves de premières places dans un utopique futur gouvernement. Une période aussi où il va faire quelques tentatives dans des régions frontalières, savoir si sa vocation ne serait pas de sortir du cadre d'Israël, s'adresser aux nations ? Période qui s'achèvera avec la transfiguration, où il recevra ce qu'on peut considérer comme une seconde étape de son initiation (ou de sa divinisation, selon les langages qu'on souhaite utiliser).
Une chose est certaine : il ne peut plus désormais laisser les signes mener la barque, comme il l'a laissé faire pendant la première période de son ministère. Notons d'ailleurs qu'il n'est pas dit ici que Jésus fasse des gestes de guérisons. On nous parle de gens qui guérissent en touchant les tresses de son vêtement, on ne nous dit pas que ce soit avec son accord, et même Marc, qui est le grand amateur du genre, ne va presque plus nous rapporter de guérisons en Israël : l'aveugle de Bethsaïde, pour lequel Jésus doit s'y prendre à deux reprises avant d'aboutir, le possédé épileptique, dont les disciples s'étaient bien hasardeusement vantés d'être capables de l'exorciser, et l'aveugle de Jéricho, qui cassait les oreilles de tout le monde. Bref, un Jésus récalcitrant, plus ou moins contraint et forcé, dans ces trois cas. En revanche, nous aurons droit à cette déclaration sans ambiguïté : "Amen, je vous dis : il ne sera pas donné à cet âge de signe !" (Marc 8, 12), introduit par une indication unique dans tous les évangiles : "il gémit en son esprit", ce qui signifie que ça sort du plus profond de son être... Noter aussi le "jusqu'à quand devrai-je vous supporter ?" lorsqu'il doit prendre en main le cas de l'épileptique.


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