La fin de l'envoi
« Ne pensez pas que je vienne jeter la paix sur la terre : Je ne viens pas jeter la paix, mais l'épée ! Car je viens disjoindre homme contre son père, fille contre sa mère, épouse contre sa belle-mère. Ennemis de l'homme, ceux de sa maison !
« Qui aime père ou mère au-dessus de moi n'est pas digne de moi ! Qui aime fils ou fille au-dessus de moi n'est pas digne de moi ! Et qui ne prend pas sa croix et ne suit pas derrière moi n'est pas digne de moi ! Qui trouve sa vie la perdra ! Qui perd sa vie à cause de moi la trouvera !
« Qui vous accueille, m'accueille. Et qui m'accueille, accueille qui m'a envoyé. Qui accueille un prophète en nom de prophète recevra salaire de prophète. Qui accueille un juste en nom de juste recevra salaire de juste. Qui abreuvera un de ces petits — seulement d'une coupe d'eau fraîche — en nom de disciple, amen, je vous dis : il ne perdra pas son salaire. »
Or, quand Jésus achève de donner ses prescritions à ses douze disciples, il s'éloigne de là pour enseigner et clamer dans leurs villes.
voir aussi : Famille d'accueil, Savoir vivre, Choisir son camp
Et voici la fin du "sermon missionnaire". Oui, Matthieu n'en a pas dit autant que dans le sermon sur la montagne : un seul chapitre, contre trois. C'est normal, c'est un discours spécialisé, et qui ne s'adresse pas à tous, comme je disais à son début. Voilà pour la forme, quant au fond il faut bien reconnaître que c'est beaucoup moins intéressant. Le sermon missionnaire exprime beaucoup plus les options de la communauté matthéenne que celui sur la montagne, Jésus est ici beaucoup plus difficile à retrouver. Et cette fin ne déroge malheureusement pas à ce constat que nous avions fait ces trois derniers jours (de la semaine passée). Nous avons d'abord une reprise du thème de la zizanie dans les familles, qui n'apporte rien en soit, mais sert juste à introduire la péricope suivante, qui elle est la conclusion du thème abordé juste avant : oui, il s'agit bien d'être prêts à tout sacrifier, sa famille, son conjoint, ses parents, ses enfants, et jusqu'à sa vie.
Ne sentons-nous pas comme ce discours ressemble étrangement à celui de ces sectes que nous sommes pourtant prêts à pourfendre sans aucun état d'âme ? Alors qu'est-ce qui cloche ? Déjà, redisons-le, qu'il faille perdre sa vie "à cause de Jésus" : ce n'est pas Jésus qui a jamais demandé ça ! La Voie exige effectivement que nous nous sacrifions d'une certaine façon. Mais premièrement ce n'est pas à cause de Jésus, encore moins pour lui, c'est à cause de nous et pour nous. Et ensuite, c'est nous-mêmes qui avons à être l'objet de ce sacrifice, pas nos proches... Si on tient à maintenir la formule d'être prêts à renier père, mère, fils et fille, alors il faut impérativement préciser que ce sont les images que nous nous faisons d'eux qui sont en cause, non eux-mêmes. En ce cas, oui, c'est vrai, nous ne pouvons pas nous engager sur le chemin tant que nous nous servons des autres pour nous masquer notre propre nudité. Elle est là, cette mort par laquelle nous devons passer, cette pseudo-vie qui n'est que la projection des rôles qu'on veut nous faire endosser combinés à ceux que nous voulons faire endosser. Ces rêves que nos parents ont projetés sur nous et que nous projetons ensuite sur nos enfants, le cas du conjoint étant le plus complexe puisqu'il combine les deux mécanismes. En tout ceci, donc, ce ne sont pas les personnes elles-mêmes qui sont en cause, au contraire.
Finalement vient la carotte – il en faut bien une quand on envoie les petits soldats au casse-pipe ! – mais qui contient en fait une de ces perles dont Matthieu a le secret et qui n'en rayonne qu'avec plus d'éclat : "qui accueille un prophète (ou un juste) comme prophète (ou juste) recevra un salaire de prophète (ou de juste)". Bien sûr il faut comprendre que l'accueil du prophète comme prophète signifie autre chose que de simplement offrir l'hospitalité... accueillir signifie recevoir pleinement, comprendre, se laisser saisir, par le prophétisme. Il est donc logique que le salaire soit alors un 'salaire de prophète', c'est-à-dire qu'on est devenu, soi aussi, prophète ! Attention, il n'est pas question ici de dons qui se transmettraient d'un coup de baguette magique, ce n'est pas le prophète qui va nous infuser le prophétisme sans que nous ayons rien à faire : c'est bien nous qui allons l'accueillir, nous mettre à son école, entrer dans ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. C'est bien tout ce que Jésus a essayé de faire pour nous, et cela jette aussi un jour tout nouveau sur le "qui vous accueille, m'accueille, et qui m'accueille, accueille le Père".


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