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Feuille de route

Jeu. 11 Juillet 2013

Matthieu 10, 7-15 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« En allant, clamez, dites : “Proche est le royaume des cieux !” 

« Les infirmes, guérissez-les ! Les morts, réveillez-les ! Les lépreux, purifiez-les ! En pur don, vous avez reçu : en pur don, donnez ! Ne possédez or ni argent, ni billon pour vos ceintures,  ni besace pour le chemin, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton. Car l'ouvrier est digne de sa nourriture. 

« En quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous : qui y est digne. Et là, restez jusqu'à ce que vous sortiez. En entrant dans la maison, saluez-la : “Paix !” Et si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ! Mais si elle n'est pas digne, que votre paix revienne vers vous ! Si quelqu'un ne vous accueille pas, et n'entend pas vos paroles, en sortant hors de cette maison ou de cette ville, secouez la poussière de vos pieds.  Amen, je vous dis : le jour du jugement sera plus supportable pour la terre de Sodome et Gomorrhe que pour cette ville ! » 

 

 

Il frappe à la porte, par He-Qi

 

 

voir aussi : Chez l'habitant, Protocole, Vade-mecum

Nous voici au début du second grand discours de Jésus, selon la présentation de Matthieu. Le premier discours, le sermon sur la montagne, s'adressait à tous. Celui-ci est censé n'avoir été prononcé que devant les douze, pour leur envoi en mission. Le contenu du début du discours – ce que nous avons aujourd'hui – est encore à peu près plausible dans le cadre de la période galiléenne (en exceptant cependant, comme nous l'avons vu hier, les capacités de guérison des disciples). Autrement dit, il est plausible que lors de leur prospection des bourgs de Galilée, les disciples aient pu être plus ou moins bien accueillis. On sait que globalement Jésus a plutôt eu un très bon accueil dans sa province, mais pourquoi pas, que l'accueil des disciples envoyés en éclaireurs ait pu parfois donné lieu à quiproquo... Mais dès que nous verrons la suite, demain, nous ne pourrons plus avoir de doutes : il est question de persécutions, d'être rusés comme le serpent, etc... là, on n'est certainement plus dans la première partie de la vie publique de Jésus, mais dans l'histoire des premiers chrétiens. Nous sommes donc bien, en fait, dans un discours qui s'adresse à ces derniers, et non pas aux disciples autour et du temps de Jésus.

Et ce discours ne s'adresse donc pas, non plus, à tous les chrétiens ! Si Matthieu a composé deux discours bien distincts (il y en aura encore d'autres, mais nous les verrons en leur temps...), celui sur la montagne et celui-ci, c'est que les deux ne visent pas le même public. Le sermon sur la montagne s'adressait à tous, les chrétiens déjà entrés dans la communauté, et aussi les sympathisants, ceux qui s'intéressent à Jésus et qui veulent en savoir plus. Le discours missionnaire, lui, ne concerne qu'une partie des chrétiens, ceux qui ont une foi déjà assez assurée pour prendre l'initiative d'aller porter la 'bonne parole' au-dehors, aller à la recherche de nouvelles brebis à rallier au bercail. Nous ne pouvons pas en déduire plus : comment étaient choisis les 'missionnaires' ? N'importe qui s'en sentant la vocation pouvait-il se lancer dans l'entreprise, était-ce la communauté qui choisissait en son sein ceux qu'elle jugeait aptes à cette tâche ? En tout cas nous pouvons être certains que l'évangélisation était donc considérée comme une forme de charisme particulier, qu'elle n'était pas exigée de tous mais plutôt réservée à un groupe restreint. C'est pour ce groupe que Matthieu écrit maintenant.

"Proche est le Royaume" : nous l'avons dit hier, ce message est un peu fade, il est plus caractéristique de Jean Baptiste que de Jésus. Jésus l'a quand même proclamé, mais avant les premiers miracles. Sinon, il est aussi redevenu le message des premières communautés, mais pas dans les tout premiers temps. Les premiers chrétiens ont en effet suivi le chemin inverse de celui de Jésus, sur la question de la proximité du Royaume. Jésus était passé du message de Jean, le Royaume proche dans l'avenir, à celui du Royaume déjà commencé, mais pour les premiers chrétiens, l'évolution est allée dans l'autre sens, ils ont d'abord vécu la résurrection et la venue de l'Esprit comme une présence effective du Royaume, avant de progressivement considérer qu'ils n'y étaient pas encore vraiment dedans. Ici, ce "proche est le Royaume" serait donc témoin d'une composition plutôt tardive, ce qui ne nous surprend pas : pour que la communauté ait déjà eu le temps de s'organiser, avec différents rôles en son sein, c'est qu'elle a déjà vécu un certain nombre d'événements, acquis un minimum d'expérience.

On notera cependant que Luc, qui écrit lui aussi assez tard, n'utilise pas la formule "proche est le Royaume", mais dit que les disciples sont envoyés "proclamer le Royaume", donc un Royaume déjà commencé. On voit donc que les différentes branches n'ont pas évolué de la même façon, pas à la même vitesse en tout cas. Il est de fait certain que la communauté lucanienne, avec sa perspective d'ouverture au monde païen, est restée beaucoup plus longtemps dynamique, que la communauté matthéenne donc, qui, à la même époque, était en train d'arriver au fond de l'impasse de son modèle judéo-chrétien. On peut noter au sujet de ces différences entre les deux modèles, un autre aspect qui apparaît ici, même s'il n'y a peut-être pas de conclusions évidentes à en tirer. Matthieu parle ici simultanément de "donner gratuitement", mais que l'ouvrier a quand même bien droit à son "salaire"... On ne peut alors qu'être frappés de l'écho que ces paroles suscite avec la revendication plusieurs fois affirmée par Paul (dont Luc est l'héritier, faut-il le rappeler ?) : qu'il s'est toujours fait un point d'honneur de gagner sa vie par ses propres moyens, c'est-à-dire concrètement par son métier de fabriquant de tentes. Si Paul a tenu à mettre cette question sur le tapis (c'est de circonstance :-), c'est qu'il savait bien que dans d'autres branches, certains ne se faisaient aucun scrupule à se faire rémunérer pour leur apostolat, voire peut-être en abusaient...

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