Partage d'évangile quotidien
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Ici et maintenant

Mer. 20 Février 2013

Luc 11, 29-32 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Comme la foule s'amassait, Jésus se mit à dire : « Cette génération est une génération mauvaise : elle demande un signe, mais en fait de signe il ne lui sera donné que celui de Jonas. Car Jonas a été un signe pour les habitants de Ninive ; il en sera de même avec le Fils de l'homme pour cette génération. 

« Lors du Jugement, la reine de Saba se dressera en même temps que les hommes de cette génération, et elle les condamnera. En effet, elle est venue de l'extrémité du monde pour écouter la sagesse de Salomon, et il y a ici bien plus que Salomon. 

« Lors du Jugement, les habitants de Ninive se lèveront en même temps que cette génération, et ils la condamneront ; en effet, ils se sont convertis en réponse à la proclamation faite par Jonas, et il y a ici bien plus que Jonas. » 

 

 

Élie endormi, par He-Qi

 

 

voir aussi : Signes des temps, Témoins à charge, Génération perdue, Lumières des nations, Signal lumineux, Génération condamnée, Le signe

"plus que Salomon, plus que Jonas" : on a à première vue un panégyrique de Jésus, décrit comme plus qu'un roi et plus qu'un prophète. Il ne manque que le grand-prêtre pour que le tableau soit complet. Peut-être la tradition en comportait-elle un, à l'origine, qui se serait perdu par la suite. Ce n'est pas sûr, non plus, l'histoire juive n'en a pas vraiment retenu, pas qui soient à la hauteur de la popularité de Salomon ou de Jonas. Et puis, en y réfléchissant, Salomon n'est pas non plus le plus grand roi de l'histoire d'Israël, ni Jonas le prophète le plus populaire. Par contre, leur point commun à tous deux, et rappelé ici, est d'avoir fait franchir la renommée de leur Dieu, de YHWH, au-delà des frontières d'Israël.

La reine de Saba, les habitants de Ninive, ce sont des goïm, des gens des nations, et eux, donc, ont su entendre ce que ne savent pas entendre ceux qui réclament à Jésus un signe. Cependant Salomon, s'il est respecté comme celui qui a construit le Temple, si sa sagesse fait partie de sa légende, est justement trop loin du peuple avec son raffinement et sa culture. Alors que celui que tous vénèrent sans conteste, c'est son père, David, ce berger que rien ne distinguait à priori, triomphant de l'ennemi philistin par la ruse, mais fidèle jusqu'à la bêtise à son roi Saül. Et même son stratagème infâme contre son officier Uri pour lui prendre sa femme lui est pardonné à cause du remord qui le rongera par la suite jusqu'à sa mort. Quant à Jonas, s'il amuse par sa façon d'essayer d'échapper à tout prix à sa vocation, il ne peut rivaliser avec le grand Élie, ni même avec son successeur Élisée.

Si donc nous avons pu avoir, initialement, l'impression d'un texte cherchant à dire que Jésus est le plus grand, le plus fort, le plus beau, nous nous apercevons que c'est en fait plus subtil que cela. Il s'agit bien d'un texte de propagande, une production des premières communautés chrétiennes. Rien que ces "il y a ici" nous le disent : s'imagine-t-on vraiment Jésus parler ainsi de lui-même ? Pense-t-on vraiment que Jésus pétait à ce point plus haut que son cul ? Mais la pointe de l'argument n'est donc pas de placer Jésus au pinacle. Ce sont des juifs convertis à Jésus qui s'adressent à leurs frères qui ne croient pas en lui et qui essaient de jouer sur la corde du patriotisme et de l'orgueil du peuple élu : allez-vous donc vous montrer plus bêtes que des étrangers ? Les gentils (les gens des nations), eux, viennent à Jésus, et vous, qui devriez être les premiers, serez donc les derniers ?

C'est un thème qui est développé beaucoup plus clairement ailleurs dans les évangiles. C'est un thème qui ne peut pas venir de Jésus. On sait qu'il s'est très rarement adressé à des personnes au-delà d'Israël. Ce n'était pas dans sa 'problématique'. On peut avoir du mal à le comprendre, parce que nous savons deux mille ans après que son message avait une portée qui dépassait largement ces frontières. Mais le fait est là : il ne semble pas que Jésus, pour sa part, ait dépassé le cadre référentiel de l'élection d'Israël, le concept de peuple élu. Que la révélation du Père, qu'il essayait de propager, ait été à ce point éloignée, de l'image du YHWH tout-puissant qui habitait ses coreligionnaires, que l'on peut dire qu'il échoua sur toute la ligne de son vivant, n'empêche que, pour lui, c'était quand même le même Dieu.

Et au fond, même s'il était né sous d'autres cieux et d'autres pratiques, n'aurait-il sans doute pas agi autrement, tant toutes les images de Dieu, transmises par quelque religion que ce soit, sont forcément trompeuses et limitées. Il n'y a justement que ce dont il vivait et parlait, l'expérience personnelle et intime d'une relation avec Lui, qui puisse trancher en ces matières. C'est ainsi qu'il a commencé, chez lui, avec ses proches, en Galilée, jusqu'à la crise de la 'multiplication des pains'. À ce moment-là, peut-être, aurait-il pu se laisser tenter par une 'externalisation' de l'aventure. Peut-être y a-t-il pensé, d'ailleurs. Mais en tout cas, ce n'est pas le choix qu'il a fait. Et s'il a, dès lors, concentré toute sa volonté sur les autorités religieuses du judaïsme, ce n'était certainement pas avec des arguments du genre de ceux d'aujourd'hui qu'il pouvait espérer faire bouger quelque chose en elles.

Nous ne savons pas si Jésus eut quelque succès dans cette seconde période de son ministère. Peut-être est-ce à ce moment-là qu'il se gagna Nicodème et Joseph d'Arimathie. Ce qui est certain, c'est qu'ils furent peu nombreux dans le sanhédrin, parmi ces dirigeants qu'ils fussent sadducéens ou pharisiens, à se laisser convaincre. Et ce qui est encore plus certain, c'est que ce n'étaient pas des ninivites ou une reine de Saba qui auraient pu leur faire comprendre ce dont il voulait leur parler. Le thème du Jésus grand personnage, c'est le thème du petit peuple de Galilée, et par la suite le thème des premiers chrétiens, alors que le thème sur lequel les sommités des instances dirigeantes achoppèrent, c'est plutôt celui développé dans l'évangile de Jean : cette proximité qu'il revendiquait avec le Père le rendait suspect de manquer du respect nécessaire à Dieu, et finalement de se prendre pour Dieu lui-même.

Au fond, il y a deux façons de ne pas recevoir le message de Jésus. Il y a ceux qui sont impressionnés, qui le placent sur un piédestal, et qui s'arrêtent là. Bien sûr qu'il leur parle du Père, mais ils ne pensent pas vraiment que c'est leur Père à eux aussi, en tout cas pas de la même façon que pour Jésus. Ceux-là croient en ses œuvres, mais pas vraiment en ce qu'il dit. Et puis il y a ceux qui refusent même la possibilité du Père. Ceux-ci, c'est parce qu'ils ne croient pas en ce qu'il dit qu'ils ne refusent aussi de croire en ses œuvres. Et au fond, cela revient à peu près au même au final, difficile de dire quel est le pire entre ceux qui nient et ceux qui déforment. Il n'y a qu'une réponse à tous : expérimentez ! Ne dites pas à priori que vous savez ce que ça ne peut pas être ni que vous savez ce que ça peut être. Vous ne le savez pas tant que vous ne le vivez pas. Faites-le ! Débarrassez-vous de toutes vos idées, et vous verrez...