Partage d'évangile quotidien
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Queue de poisson

Lun. 14 Octobre 2013

Luc 11, 29-32 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Comme les foules se regroupent, il commence à dire : « Cet âge est un âge mauvais. Il cherche un signe, et de signe il ne lui sera pas donné, sinon le signe de Jonas : Comme Jonas est devenu signe pour les gens de Ninive, de même sera le fils de l'homme pour cet âge-ci. 

« La reine du midi s'éveillera au jugement avec les hommes de cet âge et les condamnera, parce qu'elle est venue des confins de la terre entendre la sagesse de Salomon. Et voici : plus que Salomon ici ! Les hommes de Ninive se lèveront au jugement avec cet âge et le condamneront, parce qu'ils se sont convertis au kérygme de Jonas. Et voici : plus que Jonas ici ! » 

 

 

Jonas et la baleine, par He-Qi

 

 

voir aussi : Ici et maintenant, Signes des temps, Témoins à charge, Génération perdue, Lumières des nations, Signal lumineux, Génération condamnée, Le signe

On se demande d'abord pourquoi Luc se met à parler des signes. Même en supposant que l'anecdote avec la femme, qui vient de se dérouler (samedi), était une interruption, on tombe alors ce ce qui précédait encore, l'ensemble de développements sur les démons (vendredi), et on ne voit toujours pas le rapport. Mais il est vrai qu'en remontant au début de cet enseignement sur les démons, on s'aperçoit que Luc avait dit qu'à côté de ceux qui accusaient Jésus de réaliser ses exorcismes par le pouvoir de Béelzeboul, d'autres "pour l'éprouver, cherchaient de lui un signe du ciel". Il y a donc finalement une certaine logique, puisqu'on conteste la validité des signes qui s'accomplissent pas lui, à lui en demander qui viennent "du ciel". Maintenant, on se doute bien que Jésus ne voit pas les choses du même point de vue ! Pour lui, ses signes viennent bien du ciel, il n'est pas tenu d'en produire d'autres encore...

Et puis on tombe alors sur cette histoire de signe de Jonas, et là encore on n'y comprend pas grand chose. Qu'est-ce que ce mystérieux "signe de Jonas" ? Luc semble en parler comme si c'était évident en soi, mais même si on connaît l'histoire de Jonas racontée dans la première alliance, on ne voit pas bien à priori quel signe il aurait accompli devant les habitants de Ninive ! On sait qu'il leur a proclamé qu'il devaient faire pénitence : est-ce là le signe ? bien sûr que non, et c'est bien parce que nous avons le texte de Matthieu que nous pouvons savoir de quoi il retourne. Il n'y a que chez Matthieu, et chez un certain nombre de "pères de l'Église" à sa suite, que nous apprenons que les trois jours passés par Jonas dans la baleine ont été ultérieurement relus par les chrétiens comme une prophétie des trois jours passés par Jésus dans la mort. Mais alors, pourquoi Luc n'en fait-il pas lui aussi mention, clairement, comme Matthieu ?

Luc, donc, n'a pas voulu de ce 'signe' là de Jonas. On peut porter à son crédit que, pour commencer, l'histoire de Jonas ne dit effectivement rien d'un lien entre le passage de Jonas dans le ventre du poisson et le fait que les ninivites se soient laissés convertir. On peut y ajouter que Jonas est resté trois journées pleines (Jonas 2, 1 : "trois jours et trois nuits") dans la baleine, alors que lorsqu'on dit que Jésus est "ressuscité le troisième jour", on compte comme premier jour le vendredi et troisième le dimanche, mais, du vendredi en fin de journée au dimanche à la première heure, cela fait moins de deux journées en tout. Bref, Luc n'a pas tort, le symbolisme du 'signe' de Jonas est bancal ! Pourtant, il a tenu à garder quand même Jonas. Pourquoi ?

Il nous faut alors considérer la seconde partie de la péricope, celle qui nous parle du jugement, et particulièrement le premier avertissement qui nous y est donné. On nous dit là, en effet, que la reine de Saba, une païenne, condamnera cette génération de juifs parce que, elle, s'est convertie en "écoutant la sagesse de Salomon" : nulle histoire de signe, ici, rien que de paroles. Et maintenant que nous y prêtons attention, on nous dit aussi que les ninivites, des païens, condamneront aussi cette génération de juifs parce que, eux, se sont convertis en "écoutant le kerygme" de Jonas. Or, le kerygme de Jonas, c'était simplement le discours que Dieu lui avait demandé de leur proclamer, et non pas l'histoire de sa lâcheté ou paresse, et des moyens par lesquels Dieu l'avait obligé à lui obéir... Autrement dit, nous avons deux exemples qui, tous deux, disent que le seul signe qu'auront ceux qui, disqualifiant les guérisons et exorcismes accomplis par Jésus, en réclament d'autres, ce sera sa parole. Ils n'auront pas d'autre signe que son enseignement.

Il est très vraisemblable que la version originale de ce texte ne comportait que cette réponse-là : ceux qui demandent des signes n'auront que le signe de Jonas convertissant les ninivites, le signe de Salomon convertissant la reine de Saba, et sans doute y avait-il encore un troisième exemple qui complétait ces deux-là. C'est plus tard que certains ont voulu faire les malins, développer le parallèle entre Jonas qui avait cru son heure venue et Jésus dont tout le monde avait cru que son heure était passée. Ce faisant, ils ont ramené dans la dialectique une notion de signe qui, justement, n'avait pas du tout sa place. Luc a trouvé un texte qui comportait certainement déjà ce développement, puisqu'il a conservé l'expression "signe de Jonas". Il n'a pas osé chambouler complètement la structure de la péricope, mais il avait bien compris que la logique du raisonnement ne voulait pas de ce signe, et il a en conséquence supprimé ce qui l'explicitait en le rapportant à l'histoire du poisson, en sorte qu'on puisse à la rigueur comprendre ce 'signe' comme étant la prédication de Jonas. En somme, Luc a opté pour une solution "mi-chair, mi-poisson", qui rend son texte un peu obscur à la première lecture, mais qui a le mérite de laisser quand même comprendre quelle était l'intention originale.