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Traité de démonologie

Ven. 11 Octobre 2013

Luc 11, 14-26 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il jetait dehors un démon, et celui-ci était muet. Or, le démon sorti, le muet parle ! Et les foules s'étonnent.  Mais certains d'entre eux disent : « C'est par Béelzeboul, le chef des démons, qu'il jette dehors les démons ! » D'autres, pour l'éprouver, cherchaient de lui un signe du ciel. 

Lui, sait leurs pensées et leur dit : « Tout royaume divisé en lui-même devient un désert, et maison sur maison tombe. De même : si le satan est divisé en lui-même, comment tiendra son royaume ? – puisque vous dites que c'est par Béelzeboul que je jette dehors les démons ! 

« Si moi, c'est par Béelzeboul que je jette dehors les démons, vos fils, par qui les jettent-ils dehors ? Aussi eux-mêmes seront vos juges. Mais si c'est par le doigt de Dieu que moi, je jette dehors les démons, alors il est venu sur vous, le royaume de Dieu ! 

« Quand le fort bien armé garde sa cour, ses biens sont en paix. Qu'un plus fort que lui survienne et le vainque, il lui enlève son armure en quoi il se confiait, et distribue ses dépouilles. 

« Qui n'est pas avec moi est contre moi. Qui ne rassemble pas avec moi disperse ! 

« Quand l'esprit impur est sorti de l'homme, il erre dans des lieux sans eau pour chercher du repos. Ne trouvant pas, il dit : "Je reviendrai dans mon logis d'où je suis sorti." Il vient, le trouve balayé et orné. Alors il va prendre d'autres esprits plus mauvais que lui, sept ! Ils entrent habiter là. Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier. » 

 

 

Le paradis perdu, par He-Qi

 

 

voir aussi : Tentative de diversion, Le démon pour les nuls, L'union sacrée, Un muet qui fait parler !, Choisir son camp, Rassemblement contre division, Champions de la division, Un royaume sans couture

Luc a rassemblé ici de nombreuses sentences qui ont pour point commun de parler des 'démons', ces "esprits impurs" responsables des maladies des hommes. On trouve dans cet ensemble plusieurs expressions archaïques, ce qui est généralement considéré comme un critère important d'authenticité historique. Mais ce n'est pas automatique non plus, et il conviendra encore de se demander si les conceptions exprimées par ces expressions du terroir sont cohérentes, justement, avec ce que nous pourrons éventuellement déceler comme étant les conceptions propres de Jésus sur la question.

Parmi ces expressions, par exemple, celle-ci en premier : un "démon muet". Il ne s'agit pas d'un démon qui musèlerait son hôte, qui lui fermerait la bouche, pour l'empêcher de parler ! mais c'est un démon qui est lui-même muet. L'idée exprimée est que c'est toute la personne qui est possédée. Le démon n'est pas une maladie qui affecterait et diminuerait telle ou telle capacité de la personne. Le démon est comme un double, qui vient prendre la place de la personne, la dépossédant entièrement, mais avec des effets apparents plus ou moins importants. Ce démon-ci étant muet, notre homme ne semble donc souffrir que de mutisme, pourtant ce n'est aussi que par le démon qu'il peut encore entendre ou voir, et agir. La dernière sentence le dit aussi, qui parle de logis que viennent habiter sept démons : ils sont comme des squatters qui expulsent l'habitant légitime, lequel se trouve réduit à l'état de pur spectateur impuissant.

Et puis cette autre expression aussi : une fois "sorti d'un homme, l'esprit impur erre dans des lieux sans eau pour trouver le repos". Les traductions qui ont "lieux déserts" à la place de "lieux sans eau" se trompent : l'adjectif ἄνυδρος (anudros, d'où vient le français anhydre, sans eau) ne signifie jamais un désert, au sens de lieu où il n'y a personne, où ne vit normalement personne. Le désert, dans le vocabulaire biblique grec, c'est toujours ἔρημος (erémos, d'où vient le français érémitique). Pour sa part, anudros est très peu utilisé, mais son sens est toujours "sans eau" : "Ces gens-là sont des sources sans eau" (2 Pierre 2, 17), "Ces individus sont des nuages sans eau" (Jude 1, 12). C'est donc bien vers des lieux sans eau que les démons cherchent le repos. S'ils cherchent le repos, c'est parce que c'est un travail à plein temps, épuisant à la longue, que d'habiter une personne. Et si c'est dans des lieux "sans eau" qu'ils le cherchent, ce repos, c'est à cause du pouvoir purificateur de cette dernière, qu'on voit bien à l'œuvre dans les nombreuses ablutions que pratiquent les juifs pieux, et que les démons craignent par-dessus tout. Malheureusement pour eux, on ne leur permet pas de rester longtemps dans ces lieux, en sorte qu'ils sont obligés de retourner rapidement au turf : la vie de démon n'est pas une sinécure non plus.

Et Jésus ? D'aucuns l'accusent donc de chasser les démons "par Béelzeboul, le chef des démons". Ce 'par' Béelzeboul est cette fois une assez mauvaise traduction, car il donne l'impression que c'est Béelzeboul qui est l'outil, et l'exorciste, Jésus, celui qui manie l'outil. Mais le mot grec est ἐν (en), 'dans', ce qui veut dire au contraire que ce serait Jésus l'outil, et Béelzeboul, le chef des démons (archonte, celui qui a le pouvoir sur), serait le manipulateur qui utiliserait Jésus pour accomplir ces exorcismes. Le sens de l'affirmation va bien jusque là, retirer à Jésus tout rôle d'acteur, le transformer en marionnette, en possédé lui aussi (certains l'en accuseront : tu as un démon), voire en un des démons lui-même (ce dont il ne sera quand même jamais explicitement accusé). On comprend alors la première partie de la réponse de Jésus : pourquoi Béelzeboul utiliserait-il ses outils les uns contre les autres ? ce serait un comportement complètement aberrant, ce serait bien "maison tombe contre maison" et à la fin ce "royaume devient un désert". Cette réponse vaut contre les conceptions des détracteurs de Jésus, qui croient donc en des démons qui sont comme des personnes, qui obéissent à un 'supérieur', sorte d'alter ego et adversaire (= satan) éternel de Dieu, car ce sont tous ces concepts qui sont ici sous-jacents, dans cette simple allégation de "chasser des démons sous l'emprise du démon".

Il y a quand même une certaine logique dans cette façon de voir les choses. Si on considère les démons comme ces sortes de petits soldats d'une armée sous les ordres d'un chef, alors il est plutôt logique d'envisager que les combattre soit un rôle pour une autre armée de petits soldats sous les ordres d'un autre chef. Mais Jésus, lui, ne se positionne pas dans une telle cosmogonie. Il ne se revendique pas expulser les démons "par Dieu" (ou plutôt donc 'dans' Dieu), mais "dans le doigt de Dieu". Cela peut nous sembler une nuance, à première vue, mais c'est une nuance qui change tout. Dans le premier cas, il serait entré strictement dans le cadre des deux armées, il se situait comme ce petit soldat de Dieu, son instrument, utile et efficace, sans doute, mais seulement instrument. Alors qu'en se disant expulser les démons "dans le doigt" de Dieu, il se situait comme acteur, puisque le doigt de Dieu est un symbole de son Esprit, ce même Esprit par lequel l'homme a été formé et qui tisse son être. En nous plaçant dans l'Esprit, en le laissant nous guider, nous entrons dans une relation à Dieu qui est à l'opposée de celle de l'instrument dans la main de l'utilisateur.

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