L'éternel féminin ?
Or pendant qu'il parle ainsi, une femme, de la foule, élève la voix. Elle lui dit : « Heureux le ventre qui t'a porté et les seins que tu as tétés ! » Mais il dit : « Plutôt : Heureux ceux qui entendent la parole de Dieu et la gardent ! »
voir aussi : Procréation assistée, Boissons fortes, Matrices divines, Et le verbe se fit chair
En lisant ce texte, nous ne pouvons que penser à cet autre épisode où la mère et les frères de Jésus voudraient le faire sortir de la maison où il enseigne, et où lui répond que sa mère et ses frères sont "ceux qui entendent et réalisent la parole de Dieu" (Luc 8, 21). Il y a cependant une petite différence entre les deux réponses. Dans les deux cas, il est demandé pour commencer d'entendre, mais même cet entendre n'a pas forcément le même sens dans les deux contextes. Pour la mère et les frères, comme il est demandé aussi de 'réaliser' (ποιοῦντες, poiountes : faire), entendre ne va déjà pas forcément de soi : il ne suffit effectivement pas de seulement avoir eu connaissance des mots par laquelle la parole de Dieu s'énonce ! ici, entendre, suppose aussi d'avoir compris ces mots, cette parole, pour pouvoir la mettre en œuvre. La construction de la phrase en grec, d'ailleurs, accentue le lien entre les deux actions : "ceux qui, la parole de Dieu, l'entendent et la font". C'est au fond une seule 'obligation' en deux opérations.
Pour notre texte d'aujourd'hui, la construction de la phrase est déjà différente : "ceux qui entendent la parole de Dieu, et [la] gardent". Bien sûr ici aussi les deux actions sont demandées, mais le lien entre les deux est quand même moins fort. Et puis 'garder' (φυλάσσω, phulassó), peut certes avoir le sens d'observer, mettre en pratique, comme il l'a dans les textes de la première alliance où il est demandé de "garder les paroles de Dieu". Mais il s'agit ici de la mère de Jésus, celle qui l'a "porté dans son ventre" et dont il a "tété les seins", or Luc a raconté au début de son évangile que Marie avait conçu Jésus parce qu'elle avait "entendu la parole de Dieu" que lui avait transmise l'ange, et qu'elle y avait cru. Il est impossible que Luc n'y ait pas pensé, quand il a rédigé ce petit passage d'aujourd'hui, qui lui est propre. Et il est clair que, lorsque Marie entendit les mots de l'ange, elle ne "comprit" certainement pas tout ce que cela signifiait, mais elle accepta avant tout de faire confiance. Le 'garder' de notre texte a donc un sens bien différent du 'faire' de l'autre. Là, l'accent était mis sur la nécessité de manifester concrètement son engagement en actes, ici il s'agit plutôt de rester fidèle à une intuition initiale, qui s'éclairera progressivement, et déterminera alors au fur et à mesure nos actions.
Il n'y a pas lieu d'opposer ces deux épisodes, ils ne sont pas contradictoires ni exclusifs, ils ne parlent simplement pas de la même chose. Avec sa mère et ses frères, c'était au clan familial que Jésus avait affaire, à un groupe social. On pourrait résumer en disant que l'acte concret qu'il attendait d'eux, c'était qu'ils renoncent au moins à leur intention de le prendre et le ramener chez eux... Ici, s'agissant de sa mère seule, évoquée dans sa seule fonction maternelle, il est possible de lire une sorte de plaidoyer féministe très en avance sur son temps ! et dont les mariolâtres de tout poil feraient bien de prendre de la graine, en plus. Toute la grandeur de Marie, nous dit-on en effet, n'est pas d'avoir donné naissance à Jésus, mais avant tout d'avoir "entendu et gardé la parole de Dieu". Que cette parole qui lui était adressée était de le concevoir, le porter et lui donner naissance, est purement secondaire et contingent. Ce qui est premier, et seul compte, c'est l'écoute et la confiance qu'elle a su manifester, le texte est parfaitement clair et sans ambiguïté sur ce point. "Mère de Dieu" ? quelle saloperie ! Ramener tout Marie à Jésus, quelle trahison, quelle honte, quelle ignominie ! idolâtrie et inhumanité...


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