On fait la noce ?
Alors s'approchent de lui les disciples de Jean. Ils disent : « Nous-mêmes, et les pharisiens, nous jeûnons beaucoup. Et tes disciples ne jeûnent pas ! Pourquoi ? » Jésus leur dit : « Les compagnons d'épousailles peuvent-ils s'affliger tant qu'ils ont avec eux l'époux ? Mais viendront des jours où leur sera enlevé l'époux. Alors, ils jeûneront. »
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Cet épisode se base certainement sur un événement survenu pendant la première période du ministère de Jésus, pendant le "printemps galiléen". C'est l'époque des signes, les malades sont guéris, les possédés sont exorcisés, et Jésus pense, comme les foules qui commencent à grossir autour de lui, que ceci signifie que le Royaume est en train de commencer : ça y est, enfin ! YHWH s'est souvenu de son peuple et il vient ! C'est à cette même époque que des disciples de Jean, envoyés par lui, sont venus demander à Jésus s'il était bien celui qu'ils attendaient, à savoir donc le Messie. Et Jésus lui avait fait répondre : "Aveugles voient et boîteux marchent ! Lépreux sont purs et sourds entendent ! Morts se réveillent..." C'est que Jean, et ses disciples, étaient effectivement très choqués par le style de Jésus, si éloigné de celui qu'il avait eu quand il était encore lui aussi disciple de Jean. Et Jésus en était bien conscient, il y fit allusion avec la parabole des gamins sur la place : "Jean est venu, sans manger de pain, ni boire de vin, et vous dites : 'Il a un démon !' Le fils de l'homme est venu, il mange et boit, et vous dites : 'Voici un homme glouton et ivrogne !'"
Jésus assume, donc, sans complexe, son évolution. Oui, pendant un temps, il a été, lui aussi, un ascète assidu, rigoureux, peut-être même avec excès. Mais il a eu, alors, une révélation, celle du Dieu Père, et, depuis, il a fait son chemin. Cette présence de Dieu dans son cœur, cette présence de Dieu parmi les pauvres, c'est bien pour lui le Royaume qui n'est plus seulement proche, comme le prêchait Jean, mais qui est là, maintenant, qui s'enracine, qui croît : est-il alors encore temps de se préparer quand l'événement nous a atteints ? Avons-nous encore besoin de nous purifier une fois que nous sommes entrés dans le Royaume ? Telle est certainement la vraie réponse que Jésus a donnée à la question d'aujourd'hui : "Les compagnons d'épousailles peuvent-ils encore s'affliger une fois qu'ils ont avec eux l'époux ?" Et, à cette époque, toujours, Jésus n'envisageait certainement pas que ceci n'était que provisoire ! Jésus a vraiment cru, comme les foules, que c'était la fin de l'histoire, la fin de ce monde, le grand jour.
C'est après, au moment où les évangiles sont composés, oralement, puis par écrit, que les perspectives ont changé. Jésus est mort, puis il est ressuscité, puis il est 'parti' (il n'y a plus d'apparitions'), et visiblement la fin du monde est retardée... Oh ! on l'attend encore avec impatience, on pense qu'elle va bientôt se manifester, ce n'est qu'une question de quelques jours, de quelques mois, de quelques années. Quand on en arrive à penser "quelques siècles", on bascule définitivement dans une autre perspective ! On se dit qu'il n'y aura sans doute jamais de grand soir, on ne conçoit plus le Royaume comme eux, autrefois. On n'est plus sur une espérance très terre-à-terre, d'un royaume géographiquement localisé sur notre planète, survenant à un moment donné de l'histoire, le même pour tous. Le Royaume devient une manière d'être dans le monde, dans ce monde, ici, maintenant. Même nos représentations d'un paradis et d'un enfer qui nous attendraient après la mort n'ont plus tellement de sens : pourquoi attendre notre mort ? À quoi pourrions-nous y atteindre que nous ne pourrions pas dès aujourd'hui ? En réalité, la mort ne change rien à l'affaire. Si nous ne vivons pas dès maintenant, dès ce monde-ci, en relation avec Dieu, nous ne le trouverons pas plus, comme par enchantement, après notre mort, juste parce que nous serons morts...
Alors, la question pourrait se poser ainsi : vivons-nous dans le Royaume ? en ce cas, pourquoi nous affligerions-nous ? sinon, c'est un fait, jeûner (et prier, et exercer notre charité) peuvent être des moyens pour nous aider à y entrer. Maintenant, et heureusement, même entrés dans le Royaume, c'est-à-dire même lorsque nous faisons l'expérience continue et régulière de la présence du Père en nous, le chemin n'est jamais fini ! On ne peut vraiment plus penser qu'une fin définitive de tout effort, de toute recherche, de tout perfectionnement, ait un sens. Le repos éternel, non merci, s'il vous plait ! Même dans la mort, je ne crois pas que nous verrons jamais à strictement parler Dieu "face à face", comme l'affirme Paul (1 Corinthiens 13, 12). Nous aurons toujours à progresser, à nous purifier, à nous dégager d'illusions, parce que nous ne serons jamais Dieu lui-même. Mais ceci ne doit décourager personne. Car ce n'est pas comme un devoir, que le chemin se parcourt, dans le Royaume, mais comme un plaisir reçu et sans cesse renouvelé. Aussi : "Cherchez d'abord le Royaume, le reste vous sera donné".


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