Secret professionnel
« Défiez-vous de faire votre justice devant les hommes, pour être remarqués par eux. Sinon, vous n'avez pas de salaire près de votre père dans les cieux.
« Aussi, quand tu fais une aumône, ne trompette pas devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, afin d'être glorifiés par les hommes. Amen, je vous dis : ils ont touché leur salaire ! Mais toi, en faisant une aumône, que ta gauche ne connaisse pas ce que ta droite fait, afin que ton aumône soit dans le secret. Et ton père, qui voit dans le secret, te rendra.
« Quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment dans les synagogues et aux angles des places se tenir en prière pour paraître devant les hommes. Amen, je vous dis : ils ont touché leur salaire ! Mais toi, quand tu pries, entre dans ta cellule, ferme ta porte, et prie ton père qui est dans le secret. Et ton père, qui voit dans le secret, te rendra.
« Quand vous jeûnez, ne soyez pas comme les hypocrites à l'air sombre : ils ravagent leur face pour faire paraître aux hommes qu'ils jeûnent. Amen, je vous dis : ils ont touché leur salaire ! Mais toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ta face pour ne pas faire paraître aux hommes que tu jeûnes, mais à ton père qui est dans le secret. Et ton père, qui voit dans le secret, te rendra. »
voir aussi : On ne joue plus, Secret bien gardé, Sans tambours ni trompettes, Agir pour soi, Petits arrangements entre amis, Amours cachés, Prérequis, Exercices de style
Nous interrompons ici la lecture suivie de l'évangile de Marc pour entrer dans le Carême. Jusqu'à la fin de cette semaine, et pendant les trois suivantes, nous aurons des textes extraits des synoptiques, sans qu'il soit bien évident, souvent, de discerner une logique dans le choix de ces textes. Ensuite, pendant deux semaines, nous aborderons l'évangile de Jean, avec des textes qui se suivront dans l'ordre de cet évangile, mais pas pour autant de manière strictement continue. Le choix de ce blog de suivre le lectionnaire catholique est dicté par la volonté de se maintenir ainsi dans une certaine union avec la prière des fidèles de cette confession. Dans une période comme celle du carême (de même que pendant l'avent), ceci vient en partie contrarier une autre ligne directrice du blog, qui est d'entrer dans une étude critique des conditions dans lesquelles ces textes ont été produits, de repérer les intentions de ceux qui les ont écrits, bref, de faire la part entre ce qui a été dicté par une volonté de transmettre une certaine théologie et le substrat historique, réel, qu'a été l'aventure de Jésus il y a plus de deux mille ans en Galilée. Une telle étude s'accommode bien mieux d'une lecture suivie du texte, que d'un grapillement de ci de là. Tant pis donc pour cet aspect des choses, nous ferons quand même au mieux avec, pour quelques semaines.
Nous commençons, comme chaque année, par ce texte de Matthieu, extrait du sermon sur la montagne. Il s'agit de recommandations concernant ce qu'on pourrait appeler les pieux exercices. Trois ont été retenus : l'aumône, la prière, le jeûne. D'autres auraient pu y être ajoutés, sans doute, mais ces trois là étaient certainement les plus pratiqués à l'époque de Jésus. Nous noterons tout de suite qu'ils sont bien traités ici en tant qu'exercices, ce qui signifie en tant que pratiques régulières, répétées, réitérées. Leurs intervalles et fréquences peuvent varier selon l'exercice et la personne qui les met en œuvre, mais c'est sous cet aspect qu'ils sont envisagés aujourd'hui. Cette caractéristique doit être soulignée, parce qu'il apparaît clairement par ailleurs, dans les évangiles, que Jésus n'y souscrivait pas personnellement ! En effet, si Jésus a bien effectué des jeunes, s'il priait souvent, s'il a aussi, souvent, à défaut de faire l'aumône (c'étaient plutôt lui et ses disciples qui en étaient bénéficiaires), du moins donné ce qu'il avait à donner, santé physique et psychique, ce n'était certes pas sous forme d'une astreinte, d'un programme préétabli. Jésus priait chaque fois qu'il en sentait le besoin, guérissait lorsqu'on lui en faisait la demande (et que la foi de son interlocuteur le permettait), quant au jeûne, on sait qu'il en fit un très long avant le début de son ministère, mais, par la suite, il se fit même remonter les bretelles par des scribes ou des pharisiens, parce que ni lui ni ses disciples ne le pratiquaient.
On évitera alors, au moins, d'interpréter ce texte comme signifiant, implicitement, que Jésus recommanderait, aux foules venues l'écouter, de prier matin et soir, de jeûner deux ou trois fois par semaine, et de faire l'aumône au moins une fois par mois ! La plupart des traductions françaises nous donnent "quand tu fais l'aumône..., quand tu pries..., quand tu jeûnes...", mais le mot ὅταν (hotan) qu'elles ont rendues par 'quand' pourrait aussi bien être traduit par 'si' : "si tu fais l'aumône..., si tu pries..., si tu jeûnes..." Mais 'si' nous le faisons, que ce soit parce que, pour des raisons qui nous regardent, nous nous le sommes fixé comme un programme (pour le carême, par exemple, puisque c'est de circonstance), ou que ce soit parce que nous en éprouvons ponctuellement le besoin, alors un leitmotiv, incontestable celui-ci, revient avec persévérance et entêtement dans notre texte : que ce soit "dans le secret". C'est ici le point crucial de l'enseignement que Jésus voulait donner, mais pour comprendre ce qu'il y a derrière cette insistance, et toute la portée d'une telle consigne, il nous faut nous replonger dans le contexte de l'époque.
Je dis souvent que la révolution apportée par Jésus tient entièrement dans ce mot : "Papa !" C'est que l'image de Dieu que se font les juifs, en ce temps-là, est celle d'un être radicalement extérieur à nous. Certes, YHWH intervient dans la marche du monde, particulièrement en ayant élu un peuple, les juifs, et en agissant dans les événements en leur faveur. Et pour servir ce dessein, il lui arrive de choisir l'un ou l'autre des hommes, qui lui servira d'intermédiaire : les prophètes. Mais, là encore, la communication leur reste extérieure, ils entendent une voix résonner dans l'espace qui les environne, et ils communiquent le message qu'ils ont reçu. C'est en tout cas ainsi que les juifs le pensent : YHWH est fondamentalement distinct de l'homme. Aussi, quand ils prient ou s'adonnent à toute autre activité à l'adresse de leur Dieu, les juifs le font-ils en public, à haute voix. Nous pouvons en rire, c'est uniquement parce que nous ne nous rendons pas compte des circonstances, alors. Car c'est tout-à-fait logique. Si Dieu est à l'extérieur de nous, on ne peut pas procéder autrement.
Or, Jésus a fait et vit une expérience toute autre : Dieu lui parle de l'intérieur ! Et il ne s'imagine pas un instant qu'il soit un privilégié, une exception de la nature. Au contraire, il est convaincu que telles sont la nature de Dieu et de l'homme, des partenaires dans une histoire, et une aventure, qu'ils mènent à deux. Et telle est, au premier chef, toute la raison de ce secret sur lequel il insiste. Bien sûr, le caractère public des manifestations de piété entraîne aussi inévitablement qu'on entre dans un engrenage de l'ordre du spectacle, où le but devient vite beaucoup plus de se montrer aux autres, donc de s'adresser à eux, et non à Dieu. C'est pourquoi Jésus appuie son argumentation sur ce fait irréfutable, que Dieu voit tout, où que nous soyons ! C'est un solide argument, pédagogiquement, qui joue bien son rôle de renfort dans le raisonnement. Nous pouvons l'étendre, d'ailleurs : lorsque nous nous fixons un programme d'exercices, est-ce que nous ne sommes pas là aussi en train de nous adresser plutôt à un autre (lequel, en l'occurrence, est nous-même), plutôt qu'à Dieu ? est-ce que ce n'est pas plus pour nous donner à nous-mêmes une belle image, que parce que ce serait réellement ce que Dieu nous demanderait ? Mais peu importe, nous avons le but essentiel à atteindre, justement : le secret. Trouver Dieu dans le secret de notre cœur, trouver Dieu en nous.


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