Partage d'évangile quotidien
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dieu qui se cache : Ils ont dit... (3)

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lui

L'homme suspendu entre ciel et terre, une fois encore que peut-il faire sinon se confier, mais à qui ? Sa source, son origine, cela qui l'a fait advenir le fera encore, mais pourquoi, pour quoi et pour qui ? Il a fait ce qu'il pouvait, il le croit, il le sait, pour autant qu'il le puisse. Il a tout donné, tout ce qu'il avait reçu, tout ce qu'il recevait ; il n'est plus rien que cette nécessité qui le porte une fois encore entre terre et ciel, comme une offrande entre les mondes, un abandon réciproque qui ensemencerait la promesse d'un jour nouveau, né de leur étreinte.

L'homme est suspendu entre ciel et terre sur une croix. Entre nous, il s'en serait bien passé, s'il avait pu faire autrement. Mais c'est là qu'aurait été la trahison, s'il s'était dérobé. Il le fallait, il le devait, pour lui et pour eux tous. Ceux-là, non plus, il ne les a pas choisis. Mais il les a acceptés, puis il les a aimés, comme ça, sans raison, parce qu'ils étaient là, qu'ils étaient eux, et qu'il est lui. Et pourquoi pas, qu'avaient-ils de plus ou de moins que d'autres et que lui ? Il les a aimés, il les aime encore, c'est pour ça qu'il est là, pour eux, et pour lui, parce qu'ils n'ont pas compris, parce qu'ils n'arrivent pas à comprendre ce que lui a découvert, parce qu'ils n'arrivent pas à croire en cette vie qu'ils ont en eux, à l'entendre, à l'écouter, à s'y abandonner dans la confiance. Alors, il leur ouvre encore une fois, la dernière cette fois, le chemin. C'est tout ce qu'il peut faire. Après ça, ce n'est plus entre ses mains. Bien sûr que ça fait mal. À eux, d'abord, et à lui aussi, mais surtout pour eux. Ils sont terrorisés, il les anéantit. Il s'en serait bien passé, mais il ne peut pas faire autrement.

son ami Pierre, pêcheur de Galilée

Voilà, il est mort. Cette fois c'est fini, c'est bien fini. Il n'y a plus rien en nous. Il n'est plus là, il ne nous donnera plus jamais l'espoir, d'un geste, d'un regard, d'un mot. Il nous a tués ! Nous n'étions peut-être pas grand chose, pas bien riches, pas bien forts, pas bien malins, mais il nous aimait quand même, comme ça, comme nous étions. Et cet amour nous avait réveillés, nous avait donné des envies de vivre que nous ne nous connaissions pas. C'était comme une belle journée qui se lève sans qu'on s'y attende, et qu'on se croit revenus en enfance, avec que des amis, et de grandes parties de rire et de jeux. C'était comme un repas de fête, avec les musiciens qui nous habillent le cœur de légèreté, et le vin qui nous enivre de liberté, et toujours que des amis. Nous l'adorions.

Il nous impressionnait, aussi. Il n'avait peur de personne ! Ni des savants, ni des puissants. Les savants, il les stupéfiait d'abord, par ses paroles. Et ensuite, il les rendait pleins de confusion, ils n'y comprenaient plus rien, ils en perdaient leur hébreux ! En général, ils n'aimaient pas trop ça, mais nous ça nous faisait rire. Nous n'aurions pas été capables de trouver ces mots qu'il leur disait, mais nous sentions bien à quel point il avait raison, c'était tellement simple, évident, lumineux. Et les autres qui s'y emberlificotaient, c'était trop simple pour eux, sans doute. Reconnaître que tout ce qu'ils avaient appris, tout le temps qu'ils passaient à étudier, leurs lignées de maîtres dont ils se gargarisaient, tout cela n'avait servi à rien, ne servait à rien, c'était trop difficile pour eux. Il n'y en a pas eu beaucoup, en tout cas, pour se mettre de son côté.

Mais pour les puissants... Là nous ne riions plus, nous jubilions ! Ils avaient peur, eux. C'était eux qui avaient peur, de lui, de nous. Vous pouvez imaginer ça ? Nous, les bouseux, les maudits, les damnés, les moins que rien, nous faisions peur à tous ces salauds de riches qui se foutent complètement qu'on soit en train de crever de faim à leur porte. Et ces fumiers de prêtres qui s'engraissent sur nos offrandes, ils en chiaient de trouille dans leurs beaux habits de célébration. Et vrai, ils avaient de quoi. C'est qu'il nous avait gonflés à bloc, avec les temps nouveaux où il n'y aurait plus de place pour les riches, plus de lieux de culte, plus de rites obligatoires, et où nous, les derniers, nous serions les premiers. Et toutes ces guérisons qui se produisaient, tous ces gens qui se levaient, qui sortaient de leurs prisons, de leur mort. Oui, de leur prison et de leur mort. Quand chaque matin au réveil on ne sait pas si on va trouver du travail pour la journée, si on va pêcher assez de poisson, si la terre donnera assez de blé, pour qu'on puisse manger, juste de quoi survivre, pour qu'on ne se retrouve pas vendus comme esclave, on est en prison et déjà comme morts. On était des milliers, on était tous prêts à y aller, nous débarrasser une bonne fois pour toutes de tous ces parasites.

Et puis on n'a pas compris. On ne sait pas pourquoi, il a tout arrêté. Ce n'était pas ça, qu'on ne compte pas sur lui pour un truc de ce genre. Beaucoup ont pensé qu'il se dégonflait, ils sont partis. Nous, on a continué, on ne sait pas trop pourquoi non plus. Certains ont soutenu que c'était une tactique, qu'on était trop nombreux, on attirait l'attention, mais qu'il avait un plan. Et puis on l'avait suivi jusque là, qu'est-ce que ça nous coûtait de continuer, pour voir ? Et puis on n'avait pas vraiment d'autre solution, non plus, pas d'autres idées, de projets. Retourner à notre vie d'avant, ça ne nous bottait vraiment pas, ça ne voulait rien dire. Et puis, il faut bien le dire, eh bien, on l'aimait, quoi. Mais cette fois, on y est. C'est terminé. Il est venu se jeter dans la gueule du loup, et il n'y avait pas de plan, non. Ou alors il a foiré, mais ça revient au même. C'est fini. Il est mort, et tout ça n'a servi à rien. Rien ! Merde ! Je n'ai qu'envie de chialer, d'aller crever dans un coin, tout seul, me saouler à mort, tout oublier. Oui, c'est ça, tout oublier. Laisse béton ! Foutu Jésus, va...

sa meilleure amie, Marie (et amoureuse)

Je suis revenue ce matin au tombeau, avec deux hommes pour pousser la pierre. Mais quand il a été ouvert, nous avons vu que lui n'était plus là. Rien n'avait bougé, tout était exactement à sa place, mais le corps avait disparu. Comme s'il s'était volatilisé, comme s'il s'était transformé en ce parfum que j'ai répandu sur lui, de la tête aux pieds, il y a quelques jours. Voilà, évaporé, les linges étaient juste retombés, comme un soufflé, chacun à sa place. Le drap, aplati, les bandes pour attacher le drap, aplaties aussi, encore nouées, et le linge enroulé sous le menton, qui garde la mâchoire fermée, toujours roulé, à sa place, entre les deux pans du drap.

Bien sûr, les hommes ont tout de suite pensé à des pilleurs de tombes. Mais eux ils n'ont pas pu voir, ils sont restés dehors — les hommes ont toujours eu peur des corps, alors, quand en plus ils sont morts, ils parlent d'impureté, mais nous les femmes nous savons bien pourquoi ils disent ça, la vraie raison, — tandis que moi, je suis rentrée dans la tombe, et même si le soleil n'était pas encore levé, ce n'était quand même plus la nuit noire, et, dans la pénombre, je sais bien ce que j'ai vu, et je le dis, même si ma parole n'est pas valable dans un tribunal. C'est comme ça que c'était. Je ne sais pas ce que ça veut dire, comment ça a pu se faire, mais c'est comme ça.

Sur le moment, quand j'ai vu qu'il n'était plus là, avant que je rentre dans le tombeau, ça m'a fait comme s'il était mort une seconde fois. J'ai été désespérée, encore pire qu'avant, même si je n'aurais pas cru que c'était possible. Alors je suis entrée, comme une aveugle, sans raison. J'avais besoin de quelque chose, et il n'y avait rien qui puisse me le donner, rien qui puisse me consoler, rien qui puisse me rassurer, mais qu'aurais-je pu faire d'autre ? Je voulais être la plus proche possible de là où il avait été. Et je serais restée là, jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose, même si rien ne pouvait se passer.

Et j'ai regardé ce vide, cette absence que montrait le drap à plat, et les bandes, et la mentonnière. La mentonnière, surtout, qui m'évoquait que c'était là que s'était trouvé son visage que j'aimais tant, et il n'y était plus, plus jamais il ne me sourirait avec cette bonté, cette joie, et ses yeux qui pétillaient, pour moi. Et c'est là que j'ai été frappée. Je me suis dit tout-à-coup qu'il y avait quelque chose de bizarre à ce que la mentonnière soit à sa place, ce n'était pas normal. S'il s'était relevé, ou si on l'avait enlevé, pourquoi l'avoir remise exactement au même endroit ? Et puis, le drap replié en deux, pourquoi pas, pour qu'il ne tombe pas par terre, mais les bandes, pourquoi les avoir renouées après les avoir défaites pour sortir le corps ?

Il y a quelque chose de pas normal, dans tout ça. Mais c'est une sensation bizarre, c'est un pas normal qui n'est pas comme les autres pas normal. Normalement, quand quelque chose cloche, c'est perturbant, du désordre, de l'accident, ça vous dérègle la vie. Là, c'est comme si c'était le contraire. Ce n'est pas du dérangeant, c'est plutôt comme le signe annonciateur d'un autre ordre. C'est du naturel, mais d'un ordre nouveau. Du naturel qu'on ne connaît pas encore, qu'on ne connaissait pas encore, mais qui s'annonce, là. Du naturel qui a toujours été là, mais on ne le savait pas, et le naturel qu'on connaissait en faisait partie sans qu'on le sache. Mais ça, c'est juste ce que je ressens. Je ne suis pas une spécialiste, évidemment, je ne connais pas les mots qui expliqueraient comme il faut.

J'ai fini par ressortir du tombeau. J'ai vu le soleil qui se levait, sa lumière aussi me semblait différente, nouvelle. Je suis restée là, un moment, sous la caresse des premiers rayons, et c'était comme si mon bien-aimé m'embrassait. Alors j'ai pensé qu'il fallait le dire aux autres, et nous sommes repartis. Ensuite, quand on a eu raconté, ils sont tous allés voir. Mais il n'y a que Jean, celui de Jérusalem chez qui nous sommes cachés, qui a senti comme moi. Les autres, ils s'accrochent encore trop à leur déception, c'est sur eux qu'ils pleurent, pas pour lui. Mais ça viendra.

sa mère, Marie

C'était un bon petit, pourtant. Il ne faut pas le juger sur ces dernières années. Avant ça, il était normal, comme tout le monde, plutôt intelligent même, mais pas fier pour autant. Ça, non, c'est seulement après qu'il nous a quittés, qu'il s'est mis en tête qu'il avait une mission, et toutes ces choses que vous savez. Tout ça, je suis sûre que c'est de la faute de ce Jean, oui, vous vous rappelez bien, là, celui qui baptisait ou quelque chose comme ça, du côté du Jourdain. D'abord il était juste allé le voir, simple curiosité il nous avait dit, c'était pas très longtemps après le décès de son père. Il est vite revenu et il a repris sa place à l'atelier, rien à dire. C'est qu'on avait besoin de lui, l'aîné, pour diriger ! Mais il a remis ça quelques mois plus tard, et puis de plus en plus souvent. Et finalement il n'est plus revenu. Il a bien fallu que Jacques, mon deuxième, son cadet, prenne sa place. On ne pouvait pas se permettre d'attendre que monsieur se manifeste, avec mes trois autres fils et mes trois filles, sans compter les gendres, les brus et les petits-enfants.

Qu'est-ce que nous étions heureux, pourtant, avec Joseph, quand il est né. Je m'en rappelle comme si c'était hier. Notre premier, un garçon ! J'aimais tellement Joseph, fort, courageux au travail, et si pieux ! Je n'aurais pas pu aimer un de ces hommes, comme il y en a tant dans notre Galilée, qui se laissent séduire par les cultures étrangères, cette influence grecque qui pénètre notre pays au carrefour des nations. Non, nous, nous sommes des pharisiens, adeptes de la fidélité à la Loi, de la fidélité au Dieu de nos pères qui nous a envoyé Moïse pour nous donner ses commandements, chemin de vie. Alors j'étais tellement heureuse de donner à Joseph notre premier-né. C'était le signe que l'Éternel bénissait notre union, qu'il agréait notre foi. Oui, le Seigneur faisait pour nous des merveilles, béni soit son Nom !

C'était un enfant tellement vivant ! Et pas détraqué, pour autant, juste heureux de vivre, et responsable en même temps. Son rire était comme un ruisseau au printemps, clair, rafraîchissant, une onde de pureté qui faisait pénétrer la lumière dans les cœurs engourdis. Oh ! il était bien capable de nous jouer des tours pendables, avec ses garnements de copains. Les enfants ont toujours une imagination débordante, heureusement, mais il ne pensait jamais à mal. C'étaient leurs jeux qui les emmenaient sans qu'ils y pensent où ils n'auraient pas dû. Comme cette fois où, en jouant aux zélotes et aux romains, ils ont été trouvés piétinant un champs de blé et s'en sont fait chasser piteusement ! Il a compris son erreur (avec l'aide de son postérieur), et n'a plus jamais recommencé ! Mais on pouvait toujours compter sur lui pour ses frères et sœurs. Toujours gentil avec eux, et patient, et prévenant, veillant à ce qu'il ne leur arrive rien de dangereux. C'était comme un devoir sacré, pour lui. Et eux, ils l'adoraient. Bien sûr, ils en abusaient, et il se laissait faire, mais jusqu'à un certain point seulement, après quoi il les laissait se débrouiller...

Il aimait beaucoup aider Joseph, aussi. Il était fier que son père compte sur lui. Il prenait très au sérieux les tâches qu'il lui confiait ! Ramasser les copeaux, aux débuts, balayer l'atelier. Lui passer des outils, tenir des pièces pour l'assemblage. Et puis, peu à peu, l'apprentissage, observer les gestes, s'essayer sur des pièces de rebut. En fait, il apprenait très vite, il entrait rapidement dans le sens de ce qu'il y avait à faire, c'étaient juste ses forces d'enfant qui le freinaient dans ses progrès. Mais il était patient. Exactement comme pour l'enseignement qu'il a reçu à la synagogue.

C'est notre rabbi Syméon, qui s'est occupé de lui. Il avait vu qu'il s'intéressait vraiment. Il faut dire qu'à quatre ans, il connaissait déjà par cœur son Shema Israël, et ce n'était pas mécanique, il le disait avec application, de tout son cœur. Alors Syméon nous a dit que ce serait bien qu'il vienne apprendre à lire et étudier les Écritures. Nous avons accepté, évidemment. C'est nous, au contraire, qui étions honorés, et lui, Jésus, il ne demandait que ça. C'est comme ça que ça a commencé. Il a appris à lire, et puis à écrire, et à comprendre ce qu'il lisait. Je me rappelle la première fois qu'il a fait la lecture à l'assemblée, pour le sabbat. Je ne le voyais pas, bien sûr, depuis le fond, avec les femmes, mais justement, on est beaucoup plus sensible comme ça à la qualité de la voix. Je peux vous dire qu'elle était parfaitement claire. Forcément, elle ne pouvait pas porter autant que celle d'un homme mûr, mais elle ne défaillait pas, ne montrait pas d'hésitation. Elle découlait, on aurait dit comme tout naturellement, pour nous dérouler le chemin devant nos pas. Pas comme certains, dont on a l'impression qu'ils ont peur du sens de ce qu'ils prononcent, et qu'ils préfèreraient que nous ne comprenions pas, parce que sinon ça les obligerait à comprendre, eux aussi.

Oui, nous avions de quoi être fiers de notre grand ! Il a appris les bonnes façons de réfléchir, de discuter, d'argumenter, et comment on peut déduire et trancher pour les cas de conscience qui se posent et qui ne sont pas dans les textes, toutes ces choses que nos rabbis pharisiens savent si bien faire. Non, il n'était quand même pas n'importe qui ! D'ailleurs, à partir du moment où il a été adulte, c'était bien souvent à lui que revenait de faire la lecture du sabbat, et aussi, et surtout, son commentaire. Que de fois, l'après-midi, Joseph m'a confié son émotion que ce soit son fils qui l'ait aidé à mieux connaître sa religion ? Quand on a vécu ça, vous savez, on peut vraiment dire merci à Dieu. Et pourtant...

Mais pourquoi ça ne lui a pas suffi ? Ce Jean... un fils de prêtre qui part dans le désert et vitupère contre les prêtres, on peut comprendre. C'est vrai qu'ils exagèrent, les sadducéens, qu'il a souvent bon dos leur ancêtre Lévi, une bonne excuse dont ils ont tendance à profiter et abuser. Mais ces histoires de fin des temps, de messie, de restauration du royaume, je vais vous dire, ça ce sont aussi de sacrés prétextes pour tous ces bons à rien qui font les fanfarons dans leurs "armées de l'ombre", soit-disant pour lutter contre les romains, mais en fait, c'est surtout aux juifs qui ne leur reviennent pas, qu'ils s'en prennent. Bon, mais c'est pas ça qu'il cherchait mon Jésus, lui qui a toujours eu horreur de la violence.

Non, je crois que c'est l'orgueil qui s'est emparé de lui. C'est souvent comme ça avec ceux qui sont trop intelligents, même si ça ne se voyait pas tant qu'il a été avec nous, encore qu'il était devenu bien silencieux depuis qu'il était homme. Si ce n'est pas de l'orgueil, ça, de remettre en cause les lois que nous a données Moïse, de décider tout seul de ce qu'on peut faire le jour du sabbat, sans que ce soit nulle part dans nos écrits, de s'opposer à tout le monde ? Et tout ça, ce serait Dieu lui-même qui le lui aurait dit ? Il se prenait pour un prophète, mais il y a longtemps que l'Éternel ne nous a plus envoyé de prophètes. Et pourquoi pas le Messie lui-même ? J'espère qu'il n'est jamais allé jusque là, même si c'est ce que prétendaient tous ces gens qui le suivaient. N'empêche, ce n'était plus lui, ce n'était plus notre Jésus, il était possédé. On en a discuté, à la maison, dans les débuts. J'ai dit à Jacques qu'on ne pouvait pas le laisser continuer comme ça, qu'il fallait le ramener, mais on n'y est pas arrivés, les autres étaient déjà trop nombreux, ils ne nous ont pas laissés l'approcher.

Et voilà ! C'était obligé que ça finisse comme ça. Pensez donc, après le scandale qu'il a fait dans le Temple, comme s'ils pouvaient laisser passer ça. Avec toute son intelligence, il était bien naïf s'il s'imaginait s'en sortir autrement. Mon petit ! Mon pauvre petit ! Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Comme ils se sont acharnés ! Tu n'a même pas résisté une demi journée sur la croix, tu étais solide pourtant, comme ton père, et après même pas six heures, tellement ils t'avaient déjà massacré, avant même de te suspendre. Juste avant de mourir, tu as tenu à dire que tu leur pardonnais malgré tout. Ça, au moins, c'est bien toi, je t'ai retrouvé, là. Comme un rayon de soleil perçant le ciel noir, un sourire a traversé mes larmes. Nous nous sommes regardés avec ton ami Jean, le seul qui ait pu rester jusqu'au bout, le prêtre de Jérusalem, et j'ai vu qu'il était ému, lui aussi. Il m'a invitée à demeurer chez lui, pour le sabbat.

son maître, Jean

Était-il le Messie ? J'ai pensé, un temps, que ce pourrait être lui. En tout cas, il m'avait marqué, je le sentais tellement semblable à moi, tellement fort en lui-même, exigeant, droit, assoiffé, que j'avais dit aux autres que, si jamais il m'arrivait un malheur — je savais bien qu'à force de dire leurs quatre vérités à ceux qui prétendent nous diriger, ils voudraient me faire taire, — eh ! bien, en ce cas, ce serait lui qui reprendrait le flambeau, qu'ils devraient le suivre. Je le considérais comme mon fils adoptif, mon héritier. Et peut-être même celui qui doit venir, celui qui nous ouvrira la porte du Royaume. Oui, c'était possible, surtout en pensant à ce qui s'était passé quand je l'avais baptisé. Mais après, j'ai eu des doutes, il avait tellement changé, je ne le reconnaissais presque plus, ce n'était plus lui, ce n'était plus moi. Et finalement, quand mon temps a touché à son terme, je ne savais toujours pas. Peut-être était-ce vrai, peut-être était-ce moi qui étais empêché de comprendre ce qu'il faisait. Je crois que j'ai rempli ma mission, et après tout, c'est tout ce qui m'était demandé.

Au début, il n'était qu'un pénitent parmi tant d'autres. Je l'avais remarqué, quand même, à cause de son vœu de naziréat, avec ses cheveux longs. Nous ne sommes pas si nombreux. Mais c'est tout. Il ne s'est pas fait baptiser cette fois-là, il était venu seulement pour voir, se rendre compte de ce qui se passait là. C'est normal, on entend parler de quelque chose, on s'intéresse, on veut se faire sa propre idée, par soi-même. C'était le cas de la plupart de ceux qui venaient. Il a dû regarder les baptêmes, discuter avec les uns et les autres, peut-être même avec quelques uns de ceux qui demeurent ici en permanence, mes disciples comme ils se nomment, et puis repartir, sans plus.

Il s'est passé plusieurs mois avant qu'il ne se montre de nouveau. Je mis un moment à me rappeler l'avoir déjà vu. Il ne semblait guère mieux décidé, pourtant je le découvris, à un moment, en face de moi, me posant des questions. Je lui répondis comme je le faisais d'habitude, rien de très particulier, la venue proche du Royaume, l'urgence de se convertir, de choisir son camp. L'illusion des sacrifices offerts au Temple, des rites superficiels par lesquels on croit pouvoir se marchander les grâces de Dieu, de tout ce qui est extérieur, mécanique, automatique. La seule offrande qui soit susceptible de Lui agréer, une vie droite, honnête, un cœur sincère, qui ne cherche pas à nuire à son prochain, un esprit clair, qui ne se complait pas dans les jouissances et le profit, mais qui recherche en permanence quel est le meilleur moyen de répondre à Ses attentes, bref, la justice. Et le baptême qui remet les compteurs à zéro pour ceux qui renoncent définitivement à leurs errements pour se préparer sincèrement à l'avènement du Messie. Il m'a écouté attentivement, j'ai senti qu'il adhérait au message. Il ne franchit pas encore le pas cette fois-là, mais j'étais convaincu qu'il y viendrait, et sans tarder.

J'avais raison sur un point : il est revenu rapidement. Je m'étais trompé sur un autre : il ne s'est pas encore fait baptiser à ce moment-là. La situation était un peu bizarre. J'avais rarement senti quelqu'un aussi proche de ma mission, dont l'esprit soit aussi accordé à mon enseignement, aussi, ce report de son engagement, toujours différé, m'interrogeait. C'était comme s'il voulait m'éprouver, ou s'éprouver lui-même. J'ai beaucoup prié pour lui, au cours de cette période de plusieurs mois, où il a fini par demeurer en permanence avec nous. La connivence n'a cessé de croître entre nous, il nous arrivait de nous comprendre d'un seul échange de regards, au sujet de certains pénitents, partageant les mêmes émotions, les mêmes hésitations, ou les mêmes admirations. Là-dessus, pour ma part, je n'ai jamais eu de doutes, il avait lui aussi une vocation. Avec mes autres disciples, aussi, il a su parfaitement s'intégrer, et conquérir les cœurs de plus d'un.

Il y eut enfin ce jour où le le trouvai face à moi, dans l'eau. Ce n'est pas que je ne l'attendais plus, mais j'eus bien un moment de surprise. Mon regard ne pouvait plus quitter le sien, c'est là que je compris à quel point il me dépassait. Un tel homme n'avait pas besoin d'être baptisé, du moins pas par moi. C'est ce que je me suis dit, dans un premier temps. Puis j'ai compris, alors, qu'en fait le baptême ne m'appartenait pas. Je n'étais que celui qui appelait, mais le baptême, lui, ne tenait son efficacité que de celui qui s'y soumet, et de Celui qui m'a envoyé appeler, bien sûr. Et, tout en le baptisant, m'apparût toute la justesse de ce long temps de préparation qu'il s'était imposé, et comme il révélait la profondeur de sa soif de Dieu, tellement au-delà de ce que j'avais pu pressentir jusque là, que je l'enviais presque d'être à ce point aimé de Celui qu'il cherchait. Ce fut un moment de très grande émotion, puis de très grande paix, pour moi.

Ensuite, c'est là que j'ai décroché. Il a disparu le soir même — certains, depuis, ont dit que c'était dans le désert, — mais je n'en savais rien, et, à moi, il ne me l'a pas dit par la suite. D'ailleurs, il ne m'a rien dit du tout. On ne l'a plus vu, c'est tout. Pendant quarante jours ? Peut-être ! Bien assez longtemps, en tout cas, pour que le simple étonnement, devenu d'abord rapidement inquiétude de ce qu'il lui soit arrivé un malheur, puis crainte de n'avoir pas été à la hauteur, laisse finalement le doute s'insinuer : peut-être avait-il flanché, était-il en train de se défiler, ou même m'étais-je complètement trompé sur son compte, m'étais-je moi-même illusionné. Qui n'a jamais connu de tels doutes, où la raison vacille au bord de la folie, où les faits que nous rapportent nos sens sont mis en cause par notre intelligence, ne sait pas encore ce que c'est que d'être humain. Ce qui m'a sauvé dans cette épreuve, ce sont tous ces gens qui continuaient de venir, et qui m'obligeaient à continuer de faire ce que je savais faire, mon job, quoi. Et pareil quand il a reparu dans les parages, et qu'il s'est mis à son tour à baptiser, un peu plus loin que moi, comme ça, mine de rien, et que mes disciples me lâchaient les uns après les autres pour aller vers lui.

Je n'ai pas osé aller le voir pour l'interroger. Ma fierté, sans doute. Oui, c'était ridicule, sûrement, mais cela aurait vraiment été au-dessus de mes forces. Et puis, en fait, ça n'a pas duré. Rapidement, il est reparti dans sa Galilée, et j'ai appris la suite comme tout un chacun, par le téléphone arabe. Et tout ce que j'entendais dire me laissait insatisfait. Pendant que moi je continuais de m'user à convertir Israël à une morale irréprochable, allant jusqu'à critiquer publiquement celui qui prétend être de nos rois, ce misérable Hérode Antipas, qui fornique avec sa belle-sœur, pendant ce temps, lui, s'adonnait aux plaisirs de la table, au point d'être surnommé le glouton et l'ivrogne ! Ce n'était plus mon Jésus ! Quel exemple donnait-il ainsi ? Il faisait croire aux gens que ça pouvait leur tomber tout cuit dans le bec, qu'ils n'avaient pas besoin de mériter leur paradis, comme si Dieu pouvait le leur donner, comme ça, gratuitement. Non, nous ne parlions plus du même Royaume, lui et moi. Mais d'un autre côté, il y avait tous ces signes qui se produisaient avec lui, tous ces gens guéris de leurs maladies, tous ces esprits impurs chassés, toute cette libération des corps et des cœurs, oui, comme si c'était Dieu lui-même qui lui donnait raison. J'avais l'impression d'avoir été le dindon de la farce...

lui

Quand je me suis fait baptiser par Jean, cela faisait déjà quelques semaines que l'événement qui a tout fait basculer pour moi s'était produit. Il n'y a pas eu de tambours ni de trompettes, pas de feu d'artifice non plus. Non, au contraire, comme pour Isaïe sur l'Horeb, ce fut plutôt le bruissement du silence qui m'envahit, avec une paix indestructible, invincible, inaltérable, et une confiance absolue d'être aimé, voulu, à ma place dans l'univers.

Je ne peux pas dire que je ne m'y attendais pas du tout. Ce serait faux. J'espérais, depuis que j'avais quitté ma famille pour vivre auprès de Jean, qu'il se passerait quelque chose. Je l'appelais ardemment de tout mon être, tout en sachant bien que ce n'est pas nous qui décidons du lieu ni du moment. Je pressentais que quelque chose allait se produire, et c'est l'appel de Jean qui m'en avait donné l'espoir, mais je ne savais pas non plus quelle en serait la forme. Mais même si j'avais pu en avoir reçu la description précise à l'avance, il y aurait encore eu un gouffre avec la réalité de ce qui commença ce jour-là.

Et ce n'est pas non plus par hasard, ou sur un coup de tête, que je me suis senti interpellé par Jean. Aussi loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, apprendre à connaître l'Éternel me semble avoir été ce qui me passionnait le plus. C'était évident pour moi, cela me paraissait naturel, je n'imaginais même pas qu'il puisse en être autrement. Ce qui ne veut pas dire que j'étais un solitaire, enfermé dans ma bulle, ni que je passais mes journées à la synagogue ! D'abord, Joseph et Marie ne me l'auraient pas permis, mais de toute façon je n'en avais aucune envie. J'étais très fier de ma position d'aîné qui me permettait de les aider en m'occupant de mes frères et sœurs, même si c'était un peu de l'orgueil, aussi, quand ils s'en vantaient devant moi auprès des voisins. Pour la synagogue, j'y ai effectivement passé plus de temps que la moyenne, grâce à cette même position d'aîné dans la fratrie. Jacques aurait bien aimé étudier, comme moi, avec rabbi Syméon, mais notre situation pécuniaire ne l'aurait pas permis. C'est une chance que j'ai eue, et pas lui, alors qu'il l'aurait méritée autant que moi, mais ce n'est pas de ma faute, non plus.

Oui, je pouvais dire avec David : tes paroles sont douces à mon goût, comme du miel dans ma bouche. Je pouvais lire les rouleaux, Syméon m'aidait à comprendre notre histoire. J'ai pu découvrir les grands mouvements qui ont façonné mon peuple, la signification des événements que nous avons vécus, j'ai eu une vision d'ensemble qui donnait leur sens aux épisodes, et réciproquement aussi, je voyais comment les épisodes concourraient au dessein général de notre Dieu pour les hommes. Et je pus apprécier toute la justesse, le bien-fondé, de la doctrine pharisienne, la vanité des sacrifices et des offrandes au Temple lorsqu'ils prennent le pas sur l'observance de la Loi : « la bouche de ce peuple me respecte, mais son cœur est très loin de moi ». Quand on compte sur Yom Kippour pour se dédouaner de tout effort le reste de l'année, n'est-ce pas exactement de cela qu'il s'agit ?

Comment n'aurais-je pu être attiré par Jean ? J'approuvais sans réserves son zèle à promouvoir une attitude droite, honnête avec soi-même, et j'admirais l'extrême rigueur avec laquelle il menait sa propre vie. Il était inévitable que je le rejoigne pour profiter de son élan. J'étais cependant un peu plus réservé sur sa conviction de la proximité du Royaume, de l'imminence de sa venue. Je n'arrivais pas à m'en convaincre. Cela fait plusieurs siècles que nous ne sommes plus souverains sur notre terre, et je ne suis pas convaincu que les romains soient les pires des envahisseurs que nous ayons connus. C'était ce qui me retenait de franchir le pas du baptême. Aussi redoublais-je d'ardeur dans la vie d'ascèse que nous menions.

Puis il y eut cette première rencontre, cette première visitation, ce premier contact. C'était l'amitié qui s'incarnait, la figure longtemps imaginée d'un lointain correspondant qui se trouvait pour la première fois devant mes yeux, ses mots jusque là seulement écrits et pour la première fois prononcés de sa bouche, des promesses que je croyais lointaines, à la limite de l'utopie, qui avaient décidé de commencer à prendre chair. Je n'y croyais pas, pourtant c'était là, c'était bien ça, il m'aimait vraiment, je ne m'étais pas trompé, et c'était à la fois tellement simple et tellement extraordinaire, extraordinaire de simplicité, intime, profond, paisible. Et je me suis retrouvé comme ça, en paix. Rien n'avait changé, et tout, pourtant. Ça changeait tout, mais si profondément qu'il n'y avait nulle part où commencer. Je sus seulement que ma place ne serait désormais plus là, mais où, comment, j'aurais à le découvrir.

son ami Jean, prêtre de Jérusalem

C'était le chouchou, l'héritier putatif. Je n'avais rien à lui reprocher, mais je dois reconnaître que je ne lui trouvais non plus rien de spécial, en tout cas pas à ce point. Il était très engagé, bien sûr, et évidemment beaucoup plus que moi qui, malgré toute ma sympathie pour Jean — mon homonyme baptiseur, fils de prêtre lui aussi, — ne m'étais pas installé au désert près de lui. J'ai reçu son baptême, j'approuvais de tout cœur sa démarche, mais je pensais pouvoir être plus utile en restant dans ma famille, en conservant mes fonctions, pour aider à défendre son mouvement de l'intérieur de l'establishment, veiller au grain, le tenir au courant des évolutions, l'avertir au besoin. Un espion, une tête de pont, en somme, mais pour la bonne cause.

Je suis sadducéen par ma naissance, comme le baptiste, mais je n'approuve pas la mentalité de la plupart des gens de ma caste. Car c'est bien ce que nous sommes devenus, nous les descendants de Levi, au moins ceux de la Judée, et plus particulièrement ceux de Jérusalem. Nous nous sommes installés dans notre monopole sur le Temple, nous profitons sans états d'âmes de la dîme que nos coreligionnaires doivent nous verser, et nous contrôlons tous les divers à-côtés, du commerce des animaux destinés aux sacrifices jusqu'à l'industrie touristique liée aux afflux incessants de pèlerins pour les grandes fêtes. Si nous avons été mis à part, si l'impôt nous est dû, c'était pourtant uniquement pour que nous puissions nous consacrer entièrement au service de notre Dieu et de notre peuple, être des intercesseurs et non des exploiteurs, mais je crains qu'il n'y en ait plus beaucoup parmi nous qui s'en soucient encore, ou s'il y en a, ils ne font pas le poids face aux autres, à ces familles qui sont aux commandes du sanhédrin, comme la mienne, hélas, hissée aux plus hauts postes par mon rusé, et sans aucun états d'âme, de grand-père, Hanne. « Malheur sur moi à cause de la maison de Hanne ! Ils sont grands prêtres, leurs fils sont trésoriers, leurs gendres administrateurs et leurs esclaves frappent le peuple à coups de bâton. »

Quand j'appris que Jésus avait subitement disparu, j'en fus surpris, mais plutôt satisfait, au fond, même si je ne l'exprimai pas à Jean ! Ainsi, j'avais eu raison de douter de lui, de la profondeur de son adhésion. C'était un exalté, il avait brûlé comme un feu de paille, puis s'était réveillé de son mirage comme d'un rêve, et enfui piteusement sans demander son reste. Jean avait manqué de prudence en lui accordant tant de crédit, il le payait, il était très abattu, mais la situation s'était clarifiée, de mon point de vue, une vérité difficile vaut toujours mieux que le mensonge, ce n'était qu'un mauvais moment à passer, peut-être même y puiserait-il un renouvellement de sa mission, de nouvelles ardeurs.

Par un concours de circonstances assez surprenant, je me trouvais auprès de Jean le jour où Jésus fit sa réapparition sur les bords du Jourdain. Il se trouve que le sanhédrin, qui s'inquiétait depuis longtemps déjà des activités du baptiste, avait décidé d'envoyer une délégation enquêter sur lui. Il s'agissait de lui poser des questions, sur lui, ses motivations, son enseignement, pour essayer de lui faire prononcer des paroles qui pourraient être retenues contre lui. Je m'étais évidemment proposé pour en faire partie, ce qui n'avait pas posé de difficultés. Nous nous étions donc rendus sur les lieux, et avions procédé à notre interrogatoire, sans résultat probant, dans la perspective de mes collègues d'une accusation éventuelle, mais je n'avais pas vraiment été inquiet sur ce sujet, je connaissais trop bien l'animal pour savoir qu'il ne risquait pas de tomber dans leurs pièges. Après l'entretien avec Jean, nous entreprîmes de discuter encore avec les uns et les autres, pèlerins, disciples, en nous séparant, pour être plus discrets, éviter de les impressionner, permettre aux langues de se délier. C'est ainsi qu'un des disciples qui me connaissait put m'approcher, et que je sus que Jésus était revenu.

J'étais curieux de savoir dans quel état d'esprit il se trouvait. C'était déjà étonnant qu'il ait remis les pieds dans la région. Je me rendis auprès de lui, c'était en fait la première fois que je l'approchais vraiment. Il y avait quelques disciples de Jean qui étaient déjà là, je me joignis à eux. C'est son regard qui me frappa en premier, je ne m'étais pas imaginé qu'il puisse avoir ce genre de regard. Était-ce sa retraite qui l'avait transformé ? Il n'y avait pas ce caractère impératif qu'on trouvait chez Jean, qui vous sondait jusqu'aux tripes en vous sommant de prendre une décision. Son regard à lui était tout en douceur, réceptif, prêt à vous accueillir, un océan de bienveillance, dans lequel je plongeai alors tout aussi sûrement et totalement. Subitement, il n'y avait plus rien que je désire sinon d'apprendre à connaître cet homme, et d'où lui étaient venus de tels trésors de bonté, d'attentions, de disponibilité.

C'est tout ce qui se passa ce jour-là. J'avais nourri de tels à priori contre lui que je m'étais attendu à trouver un homme orgueilleux, vindicatif, prêt à se poser en rival de son ancien maître, ou alors un être déboussolé, pour le moins un peu honteux, comme un fugueur revenant discrètement au bercail. J'étais profondément troublé, incapable de comprendre ce qui m'arrivait. Je me raccrochai à mes obligations, mes collègues allaient se poser des questions s'ils ne me retrouvaient pas ; dans l'intérêt des idées qui me tenaient à cœur, je ne devais pas me trahir auprès d'eux ; c'est ce dont je me persuadai sur le moment, pour échapper à ce territoire inconnu qui s'était ouvert sous mes pas. Mais durant tout notre retour à Jérusalem, et dans les jours et les semaines qui suivirent, je ne cessais de penser à cette rencontre, regrettant de n'être pas resté ce soir-là, tenté de repartir à sa recherche, et tant pis si je me sabordais auprès de mon entourage. Et cela dura jusqu'à ce que je le revoie, un peu plus tard, à Jérusalem.

son ami André, pêcheur de Galilée

Je l'ai connu quand j'étais avec Jean, sur les bords du Jourdain. Bon, en fait, quand il est venu, nous l'avions déjà croisé avant, chez nous, mais ça ne compte pas, nous savions juste qui il était, sans plus. Nous étions plusieurs copains d'enfance de Capharnaüm, autour de Jean, avec les mêmes idées. On n'était pas tous là en même temps, on s'arrangeait pour qu'il y en ait toujours au moins un, et on se tenait au courant. Quand on a vu qu'il était aussi passionné que nous par le Royaume, là, par contre, il a commencé à nous intéresser. Rapidement, on s'est bien entendus avec lui. Et puis ensuite, on a aussi vite compris qu'il était même encore plus accro que nous. Évidemment, c'était un peu bizarre qu'il prenne tant de temps pour se faire baptiser. Mais c'étaient ses oignons, après tout. Nous, on lui faisait confiance, on voyait bien comment il était. En tout cas, nous, ça nous allait bien que Jésus soit le préféré de Jean. Un galiléen, déjà, et qui venait de par chez nous !

Quand il a disparu, on ne s'est pas inquiétés, nous. Il venait juste de se faire enfin baptiser. On sait ce que c'est, ça vous remue quand même, même si on s'est bien préparé. On a bien vu que, pour Jean, ce n'était pas pareil. Ça le travaillait. Mais on n'y pouvait rien. Et quand on a su qu'il était revenu, je suis tout de suite allé le voir. Et je ne l'ai plus quitté. Pourtant, on ne peut pas dire qu'il avait quelque chose de précis à nous proposer. Ça, non, c'était même le contraire. Il ne disait pas grand chose. Mais il respirait le calme, une paix en profondeur, une confiance, qui n'était pas une certitude, mais qui était très contagieuse. Nous sommes restés là quelques jours, pas loin de Jean. Les pèlerins affluaient, de plus en plus nombreux, un peu par curiosité. Certains demandaient d'être baptisés, alors nous avons baptisé, nous aussi. Mais ça ne lui a pas plu, ce n'était pas ça qu'il voulait, juste copier Jean. Nous avons quitté le Jourdain, et nous sommes rentrés chez nous, en Galilée.

Pendant quelques temps, il ne s'est rien passé. Avec Simon, mon frère, on pêchait, évidemment. Pareil pour les frères Zébédée, Jacques et Jean, nos associés, et aussi Philippe, et Nathanaël. Il n'était pas question qu'on reste à ne rien faire. Jésus, on allait le voir dès qu'on pouvait. Mais il ne disait toujours pas grand chose. Il y avait toujours cette impression de calme, quand on se retrouvait avec lui, mais on commençait quand même à se demander si ça n'allait pas se finir en eau de boudin. Parfois c'était lui qui passait sur la plage, en promenade, au moment où nous rentrions, avec les filets pleins, ou vides si nous n'avions pas eu de chance. C'était le cas, le matin qui a tout changé. Nous avions passé toute la nuit sans rien attraper, mais alors ce qui s'appelle rien, rien de rien. Nous n'étions plus loin de la rive, avec Simon, quand il nous a lancé son habituel « Alors, la pêche a été bonne ? », qui nous a bien un peu énervés cette fois-là. On le lui dit, mais voilà-t-il pas qu'il nous répond de lancer encore une fois les filets ! On s'est demandé s'il avait bien compris, et puis on l'a fait quand même. Et là, et là...

Le jackpot ! Il y avait tellement de poissons qu'en voulant remonter le filet, la barque s'est mise à pencher et l'eau rentrait par dessus bord. Heureusement que Jacques et Jean arrivaient derrière nous, avec leur barque à eux. On s'est réparti le poisson, on a fini de gagner le rivage et on a débarqué. On était rayonnants, comme des rois ! On ne s'était pas trompés, en misant sur lui, finalement. Dieu était avec nous, c'était le Royaume annoncé par Jean qui commençait, là, maintenant, sous nos yeux ! On ne se sentait plus, oubliée la fatigue de la nuit. Il a bien essayé de nous calmer, ce n'étaient pas les poissons qui l'intéressaient mais les hommes, quelque chose comme ça qu'il disait, mais ça ne voulait rien dire, ça. Nous sommes allés vendre notre poisson sur le marché, motus et bouche cousue en public, on ne voulait pas attirer l'attention, mais à la maison nous étions fiers de notre recette, et de comment on l'avait faite, et on ne s'est pas privés de tout raconter, avec tous les détails. Oui, bien sûr, on en a rajouté un peu, on a brodé, mais c'est sûr qu'il s'était passé quelque chose de pas normal, ce jour-là. J'y étais, moi, quand même ! Mais bon, nos familles, elles non plus, elles n'étaient pas vraiment convaincues, elles avaient comme qui dirait quelques doutes, elles n'y croyaient pas vraiment. Alors on est partis pour le chercher, pour qu'il leur dise, ou mieux, qu'il leur montre, qu'il fasse quelque chose d'extraordinaire devant elles aussi, mais on ne l'a pas trouvé.

On ne l'a pas revu de deux semaines. On avait beau chercher, personne ne l'avait vu. Évidemment, on devait un peu expliquer aux uns et aux autres pourquoi on le cherchait. C'est sans doute pour ça qu'il y a eu tellement de monde pas prévu à ce mariage où on savait qu'il était invité, à Cana, dans l'arrière-pays sur la route de la mer, la grande, la vraie. C'est pas qu'on avait tout raconté, on voulait garder des cartes dans notre jeu, c'était quand même à nous que c'était arrivé. Il n'aurait pas fallu que d'autres nous passent sous le nez. Maintenant, les gens, plus on essaie d'être discrets tout en laissant entendre qu'il s'est passé quelque chose, forcément, ça pique leur curiosité, et leur imagination se met à courir plus vite que le vent quand il vient des montagnes. C'est pas non plus qu'on espérait vraiment l'y trouver, mais on ne pouvait s'empêcher de penser que ça pouvait être une bonne occasion pour qu'il refasse quelque chose, devant du monde, pour une fête.

Eh bien ! Il y était ! Sur le coup, quand on l'a vu, ça nous a presque mis en colère, avec Simon et les autres. On l'avait mauvaise, qu'il nous ait fait miroiter de telles promesses pour nous laisser après en plan. De quoi on avait eu l'air devant nos familles depuis quinze jours ? On s'est retenus parce qu'on ne voulait pas gâcher ce qu'il préparait, mais cette fois on ne le lâcherait pas d'une semelle. Pas question de louper ça en allant boire et rigoler. Et c'est un peu ce que tout le monde devait se dire. Ceux qui savaient prévenaient ceux qui ne savaient pas, de ce qui se passait, et ça a été une noce très sage, comme on n'en a jamais vu, je crois. Au début, les parents, quand ils ont vu tout le monde qui arrivait, ils se sont inquiétés pour les réserves de vin, mais finalement ils en ont même eu de trop. N'empêche, il nous a encore bien eus, ce jour-là. Rien, mais alors rien, pas le moindre petit signe de pouvoir, rien qui puisse le faire reconnaître devant tous ces gens. Mais où est-ce qu'on allait, comme ça ?

son ami Judas, zélote

Judas était un révolté. Judéen, fils de judéens, ses parents vivaient des retombées du Temple, mais ils en étaient eux aussi des exploités, pressurés par le système et les grandes familles qui leur imposaient leur loi. C'était comme ça, et ça a toujours été comme ça depuis que le monde est monde. Le meilleur moyen par lequel un système se maintient, c'est en vous en rendant dépendants. La famille de Judas avait besoin du système économique du Temple, mais le système économique du Temple avait aussi besoin d'elle — il aurait fait beau voir que ces grands prêtres mettent eux-mêmes la main à la pâte pour faire affluer les richesses dans leurs escarcelles, — aussi le système prenait-il bien soin, autant de leur laisser quelques miettes suffisantes à leur survie, et tout autant pas assez pour qu'ils puissent prendre leur autonomie et sortir du circuit ou, pire encore, venir grignoter leur propre part du gâteau ! Oui, c'est comme ça que ça se passe dans le monde des hommes, et soit vous êtes du côté de ceux qui en profitent, soit du côté de ceux qui le subissent.

Mais Judas ne comprenait pas tout ça. Judas était un fidèle sincère, convaincu, il ne doutait pas de l'importance du Temple, il croyait vraiment que Dieu était présent dans le Saint des Saints, la pièce la plus reculée de l'édifice, là où seul le grand prêtre du moment peut pénétrer, et encore une seule fois par an. Et il était certain que seuls les sacrifices offerts tous les jours pouvaient maintenir les bonnes dispositions de ce Dieu à l'égard de son peuple. Mais son peuple, de son côté, plus exactement ses dirigeants, ne respectaient pas vraiment leurs obligations. Judas savait bien, comme tout le monde, qu'ils s’accommodaient trop facilement de l'occupation romaine, du moment qu'ils pouvaient satisfaire à leur rapacité. Judas pouvait supporter d'être exploité, mais pas par des mécréants, des athées qui n'avaient cure que tous ces païens, ces gentils, souillent de leur simple présence le pays, la ville, voire parfois le Temple lui-même, les signes tangibles de l'alliance, les garanties de leur élection par le seul Dieu vrai, l'un, l'unique, qui règne au-dessus de tous les dieux.

Judas se révolta, Judas rejoignit les rangs des révoltés, Judas devint zélote. Quand ceux d'en-haut faillissent à leur devoir, il faut que ceux d'en-bas se prennent en main pour défendre l'honneur de leur peuple. Avec ses amis, ils tendirent des pièges à des soldats isolés. L'ennui, c'est que les représailles des romains sur les populations civiles n'aidaient pas leur mouvement à devenir populaire. Ce peuple manquait de patriotisme, manquait de foi, il fallait les éduquer d'abord, leur faire comprendre où se trouvait leur salut. Judas et ses amis s'en prirent à ceux qui se compromettaient avec l'occupant, les collecteurs d'impôt, les artisans qui acceptaient de travailler pour eux, tous ces publicains, comme on les appelle. Ce n'est pas parce qu'on est dans la misère qu'on doit vendre son âme au diable, non ? L'ennui, c'est que pour chaque homme qu'ils mettaient hors circuit, il y en avait dix qui étaient prêts à prendre leur place. On tournait en rond, ils ne voyaient plus comment s'y prendre. Leur bel élan révolutionnaire retombait comme un soufflé, le cœur n'y était plus.

lui

Voilà, c'est comme ça que ça s'est passé dans les premiers temps. J'avais fait cette découverte, j'avais eu cette révélation, que j'ai par la suite appelée le Père en nous, mon Père, votre Père, et j'essayais de trouver les mots pour leur en parler. Et ce n'était pas facile. C'était tellement différent de ce que nous cherchions, de ce que nous espérions, en suivant Jean. Ce n'était pas vraiment contradictoire, sur le fond, mais ça changeait tout, toute la façon d'aborder les questions, le sens, le contexte, les méthodes, et même les objectifs, finalement. Et pendant que j'essayais de les éveiller, de susciter en eux le même sentiment, la même certitude, la même réalité, la même expérience que je vivais, il arrivait ces événements surprenants, bizarres, inhabituels.

Au début, je ne voulais pas y croire. Pour moi, ce n'étaient que des coïncidences sur lesquelles leur esprit avide de merveilleux s'empressait de voir des signes de Dieu. Mais c'est devenu de plus en plus troublant. Des gens se sont vraiment mis à guérir d'infirmités normalement incurables, des possédés ont vraiment été délivrés des esprits qui les emprisonnaient. S'il y avait une seule chose dont j'étais bien certain, c'est que ce n'était pas moi qui faisait tout ça. C'était Dieu, c'était leur foi, c'était eux, qui voulaient y croire, et Dieu qui leur répondait. Et c'était là tout le mystère. Comment se faisait-il que leur foi se soit mise ainsi, soudainement, à se manifester, à porter de tels fruits ? Et qu'est-ce que ça voulait dire pour moi, car j'étais aussi concerné, je ne pouvais pas me défiler comme ça, il était trop évident que, même si je n'avais jamais vraiment voulu ça, même si ce que je croyais avoir à dire ne me semblait pas avoir de rapport avec ça, même s'ils se trompaient en m'en attribuant l'origine, c'était au moins la volonté de Dieu que j'y sois mêlé. Et puis, je me réjouissais, quand même, de ce qui leur arrivait, bien sûr.

Mais pour moi, ça se compliquait, c'était un nouveau défi, une course de vitesse qui s'engageait. D'un côté, ça m'a permis de toucher un grand nombre de gens très rapidement, avec de tels hauts faits dont la nouvelle se répandit tout de suite dans toute la province. Où que je me rende, ça ne tardait pas, tout le village arrivait, suspendu au moindre de mes gestes, à la moindre de mes paroles. C'est à cette époque que je me mis à utiliser les paraboles, qui me permettaient de dire quelque chose de mon expérience sans avoir à entrer dans le discours rationnel, qui entraîne toujours des questions et des réponses et des positionnements en contre et en pour, et à n'en plus finir, comme les aiment tellement mes premiers maîtres, les pharisiens. La plupart du temps, c'était le mieux que j'avais à faire. Les paraboles permettent de ne pas susciter le rejet immédiat de ce que les gens ne connaissent pas. La connaissance est là, pourtant, enrobée dans un noyau, derrière les images, et elle fait son chemin, discrètement, presque à l'insu de celui qui l'a reçue. Elle peut mettre du temps à faire son effet, peut-être n'ira-t-elle même jamais jusqu'au bout, mais elle ne peut pas faire de mal, au contraire, elle prépare au moins le terrain pour une autre impulsion qui peut venir plus tard.

Il y eut ainsi un certain nombre de paraboles autour de la notion de Royaume. C'était un sujet trop important dans l'attente des gens, il fallait que je leur en dise quelque chose. Mais ce que j'avais à leur communiquer, le royaume qui commence à l'intérieur de soi, avant de croître et s'ouvrir au monde, était si différent de ce qu'ils y mettaient, qu'il n'aurait simplement pas été possible d'en discuter directement. Le royaume est en vous, au milieu de vous. J'ai pu le dire ainsi, quelques fois. Mais il fallait aussi que je leur en parle comme d'un trésor trouvé par hasard au milieu d'un champ, pour dire à la fois le bonheur et la surprise, l'inattendu. Ou encore comme du fils ingrat, parti avec sa part d'héritage, et qui est fêté par son père lorsqu'ils se retrouvent. Et il fallait aussi que je leur en parle comme de ces céréales qui germent et sortent de terre, simplement parce qu'elles ont la vie en elles-mêmes, et de ces graines de moutarde, si petites, et qui deviennent de si grandes plantes, simplement parce que c'est leur espèce, pour dire à la fois le merveilleux et l'intime, le naturel. Oui, c'est un royaume très différent de ce qu'ils pensaient, et je savais que cette différence finirait par se retourner contre moi, mais je faisais ce que je pouvais.

Le Royaume était un terrain miné, je ne pouvais pas aborder la question sous ce seul aspect. Il y eut donc aussi les paraboles sur le Père, ou parfois un maître empli de bienveillance, et d'une manière générale ce rapport de filiation qui dit la proximité entre Dieu et nous. Nous, les juifs, nous savons déjà que Dieu nous est proches, puisqu'il nous a choisis parmi tous les peuples de la terre. Mais ce n'est pas pareil. C'est un choix collectif, et qui suppose un marché, un contrat. Ce n'est pas du tout la même chose que le Dieu qui est proche de chacun personnellement, individuellement, et sans condition. Et je sais que ce n'est pas spécial pour moi, que ce n'est pas réservé juste à quelques uns, une élite, de prophètes. Ce n'est plus une élection, puisque tous sont élus. Et la meilleure image pour ça qui m'est venue est celle de ce père parfait, de ce père idéal, celui qu'on appelle papa parce qu'on lui fait pleinement confiance, qui n'est pas nous mais qui nous connaît, et qui aime autant chacun de ses enfants. C'est bien ainsi qu'il est. Il n'est pas le dieu qui parle dans l'orage, la foudre, l'ouragan ni le tonnerre, mais celui dont la parole est comme le murmure d'une brise légère.

J'ai cru un temps que cette image pourrait leur faire oublier leur rêve d'un nouveau David terrassant le Goliath romain. Les guérisons, les signes, montraient la foi, la confiance, de tous ces petits, les pauvres, les méprisés, accablés par leurs conditions de vie, la misère, l'oppression. Tandis que les grands, les riches, les savants, se moquaient, inaccessibles dans la tour d'ivoire de leur mépris, de leurs certitudes, de leur savoir. Ah ! cet orgueil de celui qui a les moyens de suivre à la lettre tous les préceptes de la Loi ! Comme si on pouvait se permettre de jeûner quand on a déjà faim tous les jours, ou de payer les offrandes quand on est déjà criblé de dettes jusqu'à la fin de sa vie, ou de faire ses prières quand on rentre harassé de sa journée de travail payée au lance-pierres. Évidemment, eux n'avaient rien à perdre, ils étaient prêts à tout, là où les autres préfèrent se cramponner au peu qu'ils croient avoir. Heureux les pauvres, malheureux les riches.