Âge ingrat
« Malheureuse, toi, Chorazin ! Malheureuse, toi, Bethsaïde ! Si à Tyr et Sidon avaient été faits les miracles faits chez vous, depuis longtemps, assises, en sac et cendre, elles se seraient converties ! Aussi bien, pour Tyr et Sidon, le jugement sera plus supportable que pour vous !
« Et toi, Capharnaüm, jusqu'au ciel te hausseras-tu ? Jusqu'au schéol tu descendras !
« Qui vous entend, c'est moi qu'il entend ! Qui vous repousse, c'est moi qu'il repousse ! Et qui me repousse repousse celui qui m'a envoyé ! »
voir aussi : Villes bouchées, Offenses indirectes, Trompettes de la renommée
Ces malédictions sur trois bourgades de Galilée font suite au texte d'hier, c'est-à-dire aux recommandations concernant les villes qui n'accueilleraient pas les disciples censément envoyés en mission par Jésus. Il y a bien sûr un petit décalage, à vitupérer contre ces villes avant que les disciples ne partent. On peut imaginer que ce mauvais accueil s'est déjà produit lors de la première mission, mais le plus probable est que ces malédictions ont été rassemblées là par association d'idées, lors de la rédaction de l'évangile, ou mieux, dans la source Q elle-même. Car Matthieu a aussi ces malédictions, cependant pas tout-à-fait au même endroit. On se souvient en effet que Matthieu a considérablement étendu l'envoi en mission de nombreuses considérations sur les tribulations qu'auront les chrétiens dans leurs témoignages. Il ne pouvait donc pas conserver les malédictions sur les bourgades de Galilée au même endroit que Luc, cela aurait coupé son développement. Aussi les a-t-il reportées juste un peu plus loin, après la petite parabole des enfants qui en invitent d'autres à jouer à pleurer ou à rire, et comme ça venait un peu comme un cheveu sur la soupe, il les a fait précéder d'une ligne d'introduction de son cru : "Alors il commence à fulminer contre les villes..." (Matthieu 11, 20)
Si ces malédictions ont été réellement prononcées par Jésus, il faudrait donc que ce soit plutôt vers la fin de la période galiléenne, plutôt après qu'il ait définitivement quitté ce territoire, juste avant d'entrer à Jérusalem, comme un bilan sur toute cette période désormais close. Mais on ne voit pas bien ce qui peut la justifier quand même, particulièrement concernant Capharnaüm, dont on sait qu'elle a servi de base pour Jésus et les disciples pendant cette période, et dans laquelle il semble qu'ils bénéficiaient plutôt d'un large soutien qu'autre chose. On en déduit que ce sont donc certainement les prédicateurs itinérants qui ont eu à essuyer un rejet de ces villes, et que la chose les a marqués, justement à cause du revirement que cela représentait de la part de leurs habitants. Les prédicateurs de Q avaient pour principal champ d'action la Galilée, cette région qui avait été le fief de Jésus, qui, dans son ensemble, avait marché derrière lui, prête à le soutenir jusqu'à Jérusalem, du moins tant qu'ils pensaient qu'il courait après le même royaume qu'eux. Car après le clash de la multiplication des pains, quand il a refusé formellement d'entrer dans leurs visées politiques, les choses ont pu changer. Et quand ces prédicateurs se sont mis à leur tour, plus tard, à parcourir la Galilée, il est effectivement possible que les esprits avaient changé, parfois au point que, par dépit, les nouveaux missionnaires aient pu, ici ou là, se faire envoyer promener.
Très différente est la troisième sentence que nous avons aujourd'hui. Elle va bien dans le contexte, mais c'est sa théologie qui pose question : c'est du Jean tout craché ! On a déjà eu ce fragment chez Luc il n'y a pas longtemps, mais juste sous une forme antithétique : "Qui accueille ce petit enfant, c'est moi qu'il accueille, et qui m'accueille, accueille celui qui m'a envoyé" (Luc 9, 48). Marc (9, 37) a exactement la même phrase. Matthieu aussi l'a, un tout petit peu différente : "Qui vous accueille, m'accueille, et qui m'accueille, accueille celui qui m'a envoyé" (Matthieu 10, 40). Et Jean, sous sa forme la plus proche : "Qui reçoit celui à qui j'ai donné mission, me reçoit, et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a donné mission" (Jean 13, 20). Soyons plus précis : ce qui est typique de Jean, c'est la seconde assertion de la sentence, qui m'accueille accueille celui qui m'a envoyé. On trouve ainsi encore chez Jean : "Qui croit en moi, croit en celui qui m'a donné mission" (12, 44), "qui me voit, voit celui qui m'a donné mission" (12, 45), et d'une manière plus générale que Jésus dit ce que le Père lui dit de dire et fait ce qu'il lui dit de faire. Que Jésus soit le représentant du Père est un thème suffisamment connu chez Jean pour que nous n'ayons pas besoin d'insister, mais l'autre assertion de la sentence, que les disciples soient de même les représentants de Jésus, ne fait pas vraiment partie de sa pensée.
Pour Jean, le rôle du disciple est plutôt de devenir comme Jésus, et donc, non pas de témoigner de Jésus, mais de témoigner du Père, comme lui aussi témoignait du Père. Cette hiérarchisation des représentations, les disciples représentant Jésus et Jésus représentant le Père, est plutôt le propre des synoptiques, d'où, bien sûr, elle sera ensuite largement exploitée dans le développement de l'ecclésiologie ultérieure, comme fondement doctrinal de la hiérarchie dans les églises. Dans le même genre d'idées, on remarque que ce sont les synoptiques qui parlent de l'institution d'un groupe de "douze apôtres". Les prédicateurs itinérants dont témoigne Q ne semblent pas, pour leur part, comme Jean, avoir connu l'institution des douze, mais par contre ils agissaient pleinement dans le cadre de la représentation en cascade, c'était le cœur de leur pratique : ils agissaient au nom de Jésus, en tant que ses lieutenants, de la même façon que Jésus avait agi au nom du Père. L'institution des douze viendra ultérieurement, comme une conséquence cohérente avec ce choix initial qu'ils avaient fait. Mais je dis 'choix', bien entendu ils n'ont pas vraiment choisi, c'est plus simplement ce qu'ils avaient compris, ou cru comprendre.


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