Un homme, c'est tout
Et voici : un homme de loi se lève. Pour le mettre à l'épreuve, il dit : « Maître, qu'ai-je à faire pour hériter d'une vie éternelle ? » Il lui dit : « Dans la loi, qu'est-il écrit ? Comment lis-tu ? » Il répond et dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Il lui dit : « Tu as répondu droitement. Fais cela et tu vivras. »
Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprend et dit : « Un homme descendait de Iérousalem à Jéricho. Il tombe au milieu de bandits. Ils le dépouillent, le chargent de coups et s'en vont, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin-là. Il le voit, et passe à l'opposé. De même un lévite, venant en ce lieu : il voit, et passe à l'opposé. Mais un Samaritain, cheminant, vient près de lui, il voit, et il est remué jusqu'aux entrailles. Il s'approche, bande ses blessures, y verse huile et vin. Il le fait monter sur sa propre monture, il l'amène à l'auberge et prend soin de lui. Le lendemain, il extrait deux deniers, les donne à l'aubergiste et dit : "Prend soin de lui. Ce que tu dépenseras en plus, moi, lors de mon retour, je te le rendrai !" Lequel de ces trois, à ton avis, est devenu le prochain de l'homme tombé parmi les bandits ? » Il dit : « Celui qui a fait miséricorde envers lui. » Jésus lui dit : « Va ! toi aussi, fais de même. »
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"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force" : ce précepte vient du Deutéronome (6, 5), mais fait surtout partie du "shema' Israël", prière centrale du judaïsme, récitée chaque jour déjà du temps de Jésus. "Tu aimeras ton prochain comme toi-même", pour sa part, vient du Lévitique (19, 18), et on peut dire que l'association de ces deux préceptes en un tout indissociable est une des caractéristiques les plus essentielles de l'enseignement de Jésus. On retrouve ce passage, qui associe les deux préceptes, chez les trois synoptiques, mais avec des différences non dénuées de significations ! Marc et Matthieu le situent à Jérusalem, et ce sont eux les plus plausibles : cet homme de loi (ou scribe, en fait) qui surgit dans une bourgade quelconque de Galilée pour interroger Jésus sur un sujet aussi central, sans être vraiment impossible, semble quand même plus crédible dans le contexte des controverses de Jérusalem, où les différents partis de l'époque défilent les uns après les autres devant Jésus. Mais ce n'est pas le plus important. Autre spécificité de Marc et Matthieu, par rapport à Luc : pour eux, c'est Jésus qui énumère ces deux préceptes comme étant les plus importants. Cette fois-ci, c'est certainement eux qui ont raison : les sadducéens, les pharisiens, interrogent Jésus sur sa doctrine, c'est à lui de la formuler, alors que ici, chez Luc, nous voici avec un légiste qui nous donne, comme si c'était son opinion personnelle, ce qui est une spécificité de Jésus ! Luc, cependant, par le développement qu'il nous donne ensuite, nous introduit bien plus avant au cœur de la problématique, mais nous y reviendrons plus loin.
Voyons pour l'instant les autres spécificités de Marc et Matthieu. Chez Marc (12, 28-34), d'abord, la mise à égalité des deux préceptes n'est pas explicitement formulée. Le scribe demande à Jésus quel est le plus grand commandement, il répond par l'amour de Dieu, puis, de sa propre initiative, il ajoute le deuxième, l'amour du prochain, et conclut qu'il n'y a pas de commandement plus grand que ces deux-là. L'affirmation n'est pas aussi claire que chez Matthieu (que nous allons voir de suite après) ou Luc. Par contre, Marc, et lui seul, se sert de l'occasion pour mettre en valeur une autre spécificité de l'enseignement de Jésus. Selon lui, en effet, le scribe approuve alors Jésus, et ajoute que (l'amour de Dieu et l'amour du prochain) "valent mieux que tous les sacrifices". C'est la question du culte du Temple, qui est ici abordée. On sait que Jésus, à la suite de son ancien maitre Jean Baptiste, n'avait qu'une piètre estime de ce système censé obtenir le pardon des péchés d'une manière tout-à-fait automatique et externe, outre le fait qu'il avait été détourné par les sadducéens comme source de pouvoir et de richesse personnels. Ceci dit, les pharisiens n'étaient pas forcément bien éloignés de ces mêmes positions : l'amour du prochain venait aussi pour eux juste après l'amour de Dieu, et la mise en œuvre personnelle, par chacun, d'un comportement moral dans la vie de tous les jours, leur semblait bien plus important que d'aller offrir au Temple les différents sacrifices, pourtant prévus eux aussi par la Loi.
Matthieu (22, 34-40), pour sa part, est donc bien plus explicite que Marc pour ce qui est de la mise sur un même niveau des deux préceptes de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain. Pour lui, en effet, au scribe qui lui demande quel est le grand commandement, Jésus commence aussi par répondre que le premier est l'amour de Dieu. Mais quand il ajoute le deuxième, l'amour du prochain, il précise auparavant qu'il est "semblable" au premier. On peut discuter sur le sens exact du grec ὅμοιος (homoios) en lui-même, isolé, qui peut effectivement varier d'une simple ressemblance d'apparence jusqu'à une équivalence stricte. Mais le contexte ici impose le sens le plus fort, sinon il n'y aurait eu aucune raison à ce que Jésus prenne de lui-même l'initiative d'ajouter le deuxième commandement quand on ne lui en demandait qu'un. C'est bien ce qui caractérise la position de Jésus, y compris par rapport aux pharisiens qui étaient pourtant les plus proches de lui sur ce point, c'est qu'il va jusqu'à mettre sur un même pied l'amour du prochain et l'amour de Dieu. C'est cohérent avec ses autres enseignements tels "le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat", c'est ce que nous voyons tout du long des évangiles, son souci de toujours remettre l'homme au centre, en premier. Pour Jésus, il n'est pas possible de sacrifier l'homme à Dieu, la raison principale en étant, bien sur, que Dieu n'est pas extérieur à l'homme mais en lui.
Tout ceci étant dit, il y a quand même une question essentielle qui n'a pas été éclaircie, et c'est ici que nous en revenons à Luc : "qui est mon prochain ?" Qui est en effet ce prochain que nous 'devons' aimer comme "nous-même", comme le disent sans ambiguïté les évangiles, mais comme ne le dit pas aussi clairement le Lévitique, dont est pourtant tirée la citation, et comme ne le dit en tout cas pas la Torah dans son ensemble ? La phrase de Lévitique 19, 18 peut effectivement être traduite par "tu aimeras ton prochain comme toi-même", mais aussi par "tu aimeras ton prochain, celui qui est comme toi", et c'est cette deuxième traduction qui est la plus conforme au contexte qui suit, c'est-à-dire que le "prochain qui est comme toi" désigne exclusivement les membres du peuple d'Israël. YHWH, en effet, a fait alliance et aime le peuple juif uniquement sur la base des commandements, qu'ils ont acceptés. YHWH aime ceux qui aiment ses commandements, et n'aime pas ceux qui n'aiment pas ses commandements. YHWH est un dieu élitiste ...! Et ceux qui aiment YHWH et ses commandements ne peuvent donc pas aimer ceux qui n'aiment pas ces mêmes commandements. Tel est en tout cas le principe de raisonnement qui prévalait, encore à l'époque de Jésus, au moins pour beaucoup, en Israël. On voit donc que Luc, sans surprise de la part de l'évangéliste des 'paiens', ne pouvait pas laisser cette question de côté sans l'éclaircir, et c'est ce qui nous a valu cette parabole bien connue, dite du "bon Samaritain".
Pour finir, juste une précision sur cette dernière, pour ne pas la lire de travers. Le samaritain ne doit absolument pas ici être assimilé à un païen, ou quelque chose qui en serait proche. La parabole n'est pas là pour dire : voyez comme les samaritains/païens ont un comportement moral bien plus élevé que vous, les juifs. Le païen de l'histoire, s'il en est effectivement un, et c'est voulu si on ne le sait pas avec précision, c'est l'homme qui a été attaqué et laissé pour demi-mort. Rien ne nous dit en effet que cet homme était israélite ! Si le prêtre et le lévite s'écartent de lui, c'est justement pour cette raison, que si jamais c'est un païen ils vont se souiller à son contact. Et si le samaritain est donné en exemple, c'est précisément parce qu'il ne se préoccupe absolument pas de cette question, ne voyant qu'un homme blessé par la vie. Nous sommes donc bien au cœur de la question de Luc. Enfin, il n'est pas sûr que les samaritains, d'une manière générale, avaient des idées plus larges que les juifs sur leurs rapports avec les 'nations', les païens donc. Choisir un samaritain comme exemple, plutôt qu'un juif, était une pique supplémentaire à leur égard, vus les rapports conflictuels entre les uns et les autres, et il n'est pas sûr que, si cette parabole a vraiment été prononcée par Jésus devant des juifs, c'était le meilleur moyen de les concilier... Mais il est vrai que Luc, lui, s'adresse à des païens.


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