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Evangile de Jean - Traduction et Notes - Claude Tresmontant - Note terminale

 
Note terminale
 

Lorsqu'on a terminé la lecture de l'Évangile que nous avons l'habitude d'appeler quatrième, parce que généralement, mais non toujours, dans les manuscrits il est rangé après Matthieu, Marc, et Luc, il est permis de se poser des questions en ce qui concerne son âge, sa date approximative de composition, et son auteur, ou ses auteurs.

En ce qui concerne la date de composition, il n'existe pas un seul indice qui permette de la renvoyer à la fin du ier siècle de notre ère ou au début du iie siècle. Si un écrit a été composé, par exemple, autour de l'année 1930 de notre ère, en France, on découvre en le lisant attentivement une multitude d'indices qui permettent de discerner qu'il a été composé autour de l'année 1930 : il connaît la grande guerre de 1914-1918 ; il ignore la guerre de 1939-1945. Il ignore la montée du nazisme. Il connaît la révolution russe. Il fait allusion à des auteurs qui étaient célèbres dans les années 1920 et suivantes, ou à des musiciens, ou à des peintres. Il fait allusion à des modes philosophiques qui ont été dominantes au début de ce siècle. Il évoque ou décrit des modes vestimentaires, ou des marques d'automobiles, etc. Une multitude d'indices permet de dater approximativement un texte. Supposons que le texte que nous examinons fasse une, et une seule allusion à la guerre de 1939-1945. Cette seule allusion suffit à reporter la composition du texte en question après cette guerre. Supposons qu'il fasse une et une seule allusion à Jean-Paul Sartre, ou à Albert Camus. Cela suffit à reporter la datation de notre texte après une date précise, celle de la publication des premiers romans ou essais de ces auteurs.

Dans le cas du quatrième Évangile, il n'existe pas un indice, pas un seul, qui permette d'en renvoyer la composition à la fin du ier siècle, encore moins au début du iie siècle. Il ignore tout de la prise de Jérusalem, de la destruction du Temple. Il parle de la piscine qui se trouve auprès de la Porte du Troupeau de petit bétail au présent de l'indicatif, et le traducteur oublie de nous dire qu'il s'agit d'une porte lorsqu'il fait allusion à la [...] du Troupeau. Le quatrième Évangile ignore tout des affreuses persécutions déchaînées par les empereurs romains à partir de 64 ou 65. Il ne connaît pas la mise à mort de Jacques, le frère du Seigneur, en 62. Flavius Josèphe, lui, connaît cette mise à mort et il la décrit. Il fournit des détails. Le quatrième Évangile ne connaît pas le passage de la parole de Dieu, de l'heureuse annonce, aux païens, aux incirconcis. Tout le quatrième Évangile se passe entre le rabbi Ieschoua ha-nôtzeri, et les Judéens, les chefs, les princes, les responsables de Jérusalem, les pharisiens, et les prêtres, les grands prêtres. Les Sadducéens ne sont pas nommés.

Tout le quatrième Évangile baigne dans une atmosphère de terreur, et cette terreur ne provient pas des persécutions déchaînées à partir de 64 ou 65 par les empereurs romains. Cette terreur est le fait des hautes autorités de Jérusalem. L'auteur du quatrième Évangile se cache. Il ne veut pas dire son nom. Plus exactement, le traducteur en langue grecque de son texte ne veut pas dire son nom. Il utilise des circonlocutions, des périphrases pour désigner l'autre disciple, le disciple que Jésus aimait, celui qui a écrit en hébreu ce texte.

Tous ces indices nous reportent dans les années qui ont suivi immédiatement la mort et la résurrection du Seigneur.

Aucun indice ne permet de justifier scientifiquement une datation tardive. Tous les indices nous conduisent tout près des événements de l'année 30. Il faut ajouter la langue, le style. C'est la langue, c'est le style de quelqu'un qui raconte quelque chose qui s'est passé il y a peu, qui connaît des détails d'une extrême précision, concernant les jours, les heures, qui note des dialogues pris sur le vif.

En ce qui concerne l'auteur du quatrième Évangile, l'auteur du document ou des documents hébreux traduits ici en grec, Polycrate évêque d'Ephèse écrit au pape Victor — pape entre 189 et 198 ou 199 — une lettre qui nous a été partiellement conservée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, XXIV : « C'est en Asie que reposent, que dorment du sommeil de la mort, que sont couchés [avec leurs pères] des grands astres. Ils se relèveront au jour de la venue du Seigneur, au jour où il viendra avec gloire des cieux, et qu'il relèvera tous les saints ; Philippe, l'un des douze envoyés, qui est couché [avec ses pères] à Hiérapolis, et deux de ses filles, qui ont vieilli vierges ; et son autre fille, qui a séjourné dans le Saint Esprit. Elle repose à Éphèse. Et puis Iôannès, celui qui sur la poitrine du Seigneur s'est penché ; il est né hiereus, — c'est-à-dire kohen — il a porté le pétalon, hébreu tzitz ha-zahab, le pétale d'or, sur lequel était écrit : consacré à YHWH, Exode 28, 36 ; 29, 6 ; 39, 30 ; Lévitique 8, 9 ; il a été témoin, en grec martus, témoin des événements, et il a enseigné, il a été didaskalos. Celui-ci, à Éphèse, est couché [avec ses pères], (toujours la vieille expression biblique). Et puis aussi Polycarpe de Smyrne, qui a été chargé de veiller sur la communauté, episkopos, et témoin, en grec de nouveau martus... »

Ce document de Polycrate, évêque d'Ephèse, nous fournit un point de vue autour duquel s'ordonnent parfaitement tous les renseignements dont nous disposons, sur l'auteur du quatrième Évangile. Il a probablement été disciple de Jean Baptiste. Il a une maison à Jérusalem. C'est chez lui que le Seigneur a mangé la dernière Pâque. Il a cependant un calendrier qui n'est pas celui du groupe des Galiléens réunis autour du Seigneur. Son Évangile est centré sur Jérusalem. Il connaît le grand prêtre de cette année-là. Il peut entrer dans la maison du grand prêtre. Il peut donner des ordres à la servante qui garde la porte. Elle ne le met pas dehors, elle lui obéit. Il se cache, il cache son nom lorsque son Évangile est traduit de l'hébreu en grec, parce qu'il est menacé de mort. Il prend Mariam chez lui après la mort et la résurrection du Seigneur. C'est de Mariam qu'il tient plusieurs renseignements, par exemple ce que le Seigneur a dit lors du festin de Qanah en Galilée. Il était le disciple préféré du Seigneur, parce qu'il était théologiquement le plus savant, et le plus apte à comprendre l'enseignement théologique de haute portée du Seigneur. Lui seul a conservé et transmis cet enseignement de haute portée donné lors de la dernière nuit. Il hésite à entrer dans le tombeau, parce que cela est interdit à un prêtre. Il entre dans le tombeau, lorsqu'il comprend qu'il n'y a plus de mort dans le tombeau, parce que le Seigneur est vivant.

Tous les renseignements dont nous disposons par le texte lui-même du quatrième Évangile confirment ce que nous dit Polycrate d'Éphèse dans sa lettre au pape Victor : Jean, l'auteur du document hébreu que nous appelons le quatrième Évangile, était prêtre. Ce n'était pas un Galiléen analphabète. C'était un Judéen savant, et même très savant.

En ce qui concerne la traduction en langue grecque du ou des documents hébreux dont nous postulons l'existence, contraints par la réalité philologique elle-même — tout comme on a postulé depuis un siècle l'existence des atomes, ou l'existence d'un lien génétique entre les divers groupes zoologiques, ou l'existence d'une langue souche que l'on appelle l'indo-européen, — en ce qui concerne cette traduction grecque donc, il semble qu'elle ait été faite à Jérusalem même. Car ce n'est pas depuis Éphèse, Athènes, Rome ou Alexandrie que l'on peut dire et écrire, à propos de la minuscule bourgade de Beit-Ananiah, qu'elle se trouve de l'autre côté du Jourdain, Jean 1, 28. Ni que le Seigneur et les disciples sont allés de l'autre côté de ce petit torrent boueux qui s'appelait le Qiderôn, Jean 18, 1. Ce n'est pas depuis New York, Londres ou Berlin que l'on peut dire ou écrire que le musée du Louvre, l'Opéra ou la Bourse se trouvent de l'autre côté de la Seine, mais c'est depuis la rive gauche de la Seine, depuis la montagne Sainte-Geneviève, par exemple. D'autre part cette traduction a été faite et réalisée pour les frères et les soeurs de la Diaspora qui ne lisaient pas suffisamment l'hébreu pour pouvoir lire le ou les documents originaux écrits en hébreu. Les païens ne sont pas encore, n'apparaissent pas encore à l'horizon de cette traduction. C'est une affaire entre enfants d'Israël. Le traducteur souligne le conflit constant entre les Judéens, ceux que Schaoul-Paul appelle : ceux qui habitent à Jérusalem et leurs chefs, leurs gouverneurs, leurs autorités, Actes 13, 27, et le rabbi galiléen. C'est peut-être que le traducteur en langue grecque n'était pas, lui, natif de la Judée, natif de Jérusalem. C'était peut-être, et on peut même dire probablement, un de ces enfants d'Israël que Jean 12, 20 appelle des « Grecs », parce qu'ils venaient de Grèce pour se prosterner au Temple de Jérusalem lors de la grande fête. De même, depuis des siècles, il existe en hébreu des noms pour désigner les frères et les sœurs des communautés juives d'Espagne, de France, d'Allemagne. Le traducteur en langue grecque du ou des documents hébreux explique à ses frères de la Diaspora qu'il y a, à Jérusalem, près de la porte du Troupeau, une piscine qui a cinq colonnes. C'est bien naturel, puisque des frères et des sœurs d'Athènes, de Corinthe ou de Rome ne sont pas obligés de savoir qu'il y a, à Jérusalem, près de la porte du Troupeau, une piscine, qui comporte cinq portiques. Mais il oublie de dire, le traducteur, lorsqu'il parle de la probatikè, qu'il s'agit d' une porte. A ses yeux, cela va de soi, cela va sans dire, de même que pour un vieux Parisien aujourd'hui, et même pour un jeune, il est évident que la Bastille et la Concorde sont des places ainsi nommées. Mais pour un Turc ou un Japonais, ce n'est pas évident, et cela ne va pas sans dire. Par conséquent dans une traduction, destinée à des Japonais, d'un Guide de Paris, il vaut mieux expliquer que la Bastille et la Concorde sont des places, afin que le touriste japonais ne cherche pas dans son dictionnaire français-japonais le sens du mot concorde, s'imaginant qu'il s'agit d'une entité, qui est à peu près synonyme de la paix. Si notre traducteur du document hébreu en langue grecque a omis de préciser dans sa traduction qu'il s'agit bien de la Porte du Troupeau, c'est que pour lui c'était évident, qu'il était habitué à l'expression abrégée ; qu'il est un habitué de Jérusalem. La traduction a probablement été faite à Jérusalem, peut-être sous la dictée — de la bouche de — Iohanan lui-même. On peut fort bien supposer que le traducteur en langue grecque a ajouté des observations et des commentaires de son cru. C'est lui qui explique le sens des mots hébreux qu'il cite, à l'intention des frères et des sœurs de la Dispersion. C'est lui qui atteste à la fin de l'ouvrage, Jean 21, 24, la vérité, l'authenticité du témoignage, de l'attestation fournie par le disciple anonyme qui a écrit le texte hébreu. Nous avons donc une double attestation : l'attestation de la vérité de celui qui a été témoin des faits, et qui a écrit ce qu'il a vu et entendu. Et l'attestation de celui qui a traduit en langue grecque le document hébreu.

Si maintenant l'on se demande quel rapport existe entre le quatrième Évangile, l'Évangile de Jean, et les trois synoptiques, Matthieu, Marc et Luc, dès lors que l'on a renoncé à l'antique mythologie d'une composition tardive de Jean, il reste qu'aucun texte, pas un seul, ne permet d'affirmer que l'auteur du quatrième Évangile a connu les synoptiques, ni même l'un d'entre eux. L'auteur du quatrième Évangile n'a connu aucun des Évangiles synoptiques, tout simplement parce qu'il est antérieur à Luc et à Marc, et sans doute contemporain de Matthieu hébreu. Il existe des indices que Luc ait connu notre quatrième Évangile. Le texte hébreu du quatrième Évangile a été composé par un témoin oculaire, par quelqu'un qui a accompagné, vu et entendu le Seigneur, et qui l'a reçu, lors de la dernière nuit, dans sa propre maison, à Jérusalem. Si le quatrième Évangile avait été composé au iie siècle, comme on nous l'a raconté depuis le début du xixe siècle, ou tout à fait à la fin du ier, comme on nous le raconte aujourd'hui, il faudrait supposer que les longs discours de Jésus rapportés dans le quatrième Évangile sont des libres compositions, inspirées sans doute de l'esprit et de l'enseignement du Seigneur, mais non une reportation ad litteram des propres paroles du Seigneur, un peu comme Platon a mis dans la bouche de Socrate les idées de Platon, qui pour une part sans doute provenaient de Socrate. Mais le fait est que sous le texte grec des discours du Seigneur rapportés par Jean, nous trouvons à chaque ligne une expression hébraïque souvent difficile, parfois mal traduite, qu'un écrivain écrivant directement en langue grecque aurait soigneusement évitée. Nous trouvons dans ces discours un enseignement de haute portée métaphysique, ontologique, théologique. Celui qui les rapporte les a entendus de sa propre oreille. Pourquoi donc les trois Évangiles synoptiques ne nous rapportent-ils pas d'une manière complète et intégrale ces enseignements de haute portée métaphysique, ontologique et théologique ? Réponse vraisemblable : parce que ces enseignements sont si élevés et si difficiles, que les rédacteurs de Matthieu, Marc et Luc, ou, en suivant le bon ordre, de Matthieu, Luc et Marc, ont allégé ces enseignements trop difficiles pour des gens simples qui n'étaient pas théologiens ni métaphysiciens.

Le quatrième Évangile, lui, n'a pas allégé. Il rapporte des enseignements que nous n'appellerons pas ésotériques, — car il ne s'agit pas de traditions secrètes comme dans les communautés gnostiques — mais cependant initiatiques en ce sens qu'il faut une longue préparation pour pouvoir les recevoir avec fruit et les assimiler. Si l'auteur du texte hébreu du quatrième Évangile est appelé le disciple que Jésus aimait — ainsi appelé par le traducteur en langue grecque du quatrième Évangile qui ne veut pas nommer celui qui a composé et écrit le texte hébreu — c'est sans doute, ou peut-être, parce qu'il fut le plus profond, le plus savant de ses étudiants, celui qui a le mieux compris la doctrine du maître. Il est, si l'on ose dire, le théologien et donc le métaphysicien de la bande. Un autre théologien, métaphysicien lui aussi, va se joindre au groupe avant de partir pour de longs voyages : Schaoul, le rabbin pharisien, disciple du grand rabbin Gamaliel, surnommé Paulos. Entre Jean et Paul, nous l'avons noté maintes fois, c'est l'accord profond en ce qui concerne la plus haute doctrine, et les problèmes les plus difficiles.

Ajoutons que si nombre de manuscrits présentent les quatre Évangiles dans l'ordre auquel nous sommes habitués par nos éditions imprimées modernes, il en existe aussi qui présentent les Évangiles dans un autre ordre. Par exemple Codex Cantabrigiensis, Bibliothèque de l'Université de Cambridge, appelé aussi Code Bezae, parce qu'il a été offert par Théodore de Bèze en 1562. C'est un parchemin de 510 feuilles. Il présente les quatre Évangiles dans l'ordre : Matthieu, Jean, Luc et Marc. Le manuscrit désigné par la lettre W, codex en parchemin qui présente les quatre Évangiles dans l'ordre : Matthieu, Jean, Luc et Marc. C'est un manuscrit qui date peut-être du ive siècle. Le papyrus Chester Beatty P45 qui provient probablement des environs du Fayoum en Egypte, aujourd'hui au British Muséum. C'est un codex en papyrus. L'ordre des Évangiles, pour autant qu'on puisse le reconstituer, était probablement : Matthieu, Jean, Luc et Marc. Il date du iiie siècle. Il va sans dire que cet ordre n'est pas dû au hasard. Rien n'est au hasard dans ce domaine.

Certains manuscrits portent des inscriptions qui attestent qu'il existait des traditions concernant la date de leur composition. Ainsi un manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, après avoir été dans la Bibliothèque de Colbert, — manuscrit qui date peut-être du ixe siècle — comporte la note suivante, Grec 63, folio 81 : « L'Évangile selon Matthieu a été publié par lui-même à Jérusalem huit ans après l'ascension de Jésus Christ ». — Folio 131 verso : « L'Évangile selon Marc a été publié dix ans après l'ascension de Jésus Christ ». — Folio 193 verso : « L'Évangile selon Luc a été publié quinze ans après l'ascension de Jésus Christ ». — Ce manuscrit écrit en belles capitales provient de l'île de Chypre. — Un autre manuscrit, qui se trouve lui aussi à la Bibliothèque Nationale de Paris, Grec 106, après avoir été dans la Bibliothèque du Roi, comporte les mentions suivantes, folio 193 : « Le saint évangile selon Matthieu écrit en la langue hébraïque, hebraïdi dialektô graphen, a été publié à Jérusalem et il a été traduit par Jean huit ans après l'ascension du Seigneur ». — « L'Évangile selon Marc a été publié dix ans après l'ascension de notre seigneur et il a été prêché par Pierre à Rome ». — « L'Évangile selon Luc a été publié quinze ans après l'ascension de Jésus Christ et prêché par Paul à Rome ». — L'évangile selon Jean a été prêché par lui-même dans l'île de Patmos trente ans après l'ascension de Jésus christ ». — Ce manuscrit est un parchemin écrit en minuscules. Ces annotations avaient été signalées par Richard Simon, Histoire Critique du Texte du Nouveau Testament, Rotterdam, p. 101. Nous lui empruntons sa traduction.

Si ce Jean qui, selon l'annotation qui se trouve sur ce manuscrit, est le Jean surnommé Marc des Actes 12,12 ; 12,25 ; 15,37 ; — si ce Jean-Marc a traduit de l'hébreu l'Évangile de Matthieu comme le prétend cette annotation ; — si ce Jean-Marc est le traducteur de Pierre, hermèneutès Petrou dont nous parle Papias, d'après Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 39, 15 ; — si c'est à lui que nous devons cette traduction en grec que nous appelons l'Évangile de Marc, — alors plusieurs choses s'éclairent dans les relations entre le texte grec de Matthieu et le texte grec de Marc...

Selon l'annotation qui se lit sur ce manuscrit, l'Évangile de Marc a été prêché par Pierre à Rome. L'Évangile de Marc servait à Pierre de cahier de textes. C'est tout à fait raisonnable et beaucoup plus raisonnable que l'hypothèse inverse, selon laquelle l'Évangile de Marc serait la mise par écrit de la prédication de Pierre à Rome. — De même l'évangile de Luc servait, à partir des années 44 et suivantes, de cahier de textes à Paul. Voilà encore une hypothèse raisonnable. Quant à l'Évangile de Jean, notre notice nous dit qu'il a été prêché par Jean lui-même dans l'île de Patmos trente ans après l'ascension du Seigneur, ce qui nous reporte autour de l'année 60. Notre notice ne nous dit pas que l'Évangile de Jean a été écrit trente ans après l'ascension du Seigneur, mais elle nous dit que notre texte écrit servait de cahier de textes pour l'enseignement donné dans l'île de Patmos. — Jean au début de l'Apocalypse dit qu'il s'est trouvé dans l'île de Patmos dia ton logon tou theou, c'est-à-dire pour, ou à cause de, la parole de Dieu, la parole de Dieu à communiquer. Le texte de l'Apocalypse ne dit nulle part que Jean ait été déporté dans l'île de Patmos par un empereur romain.

Richard Simon, dans le même ouvrage, p. 309, rapporte que bien avant lui, le Cardinal Tolete, qui a écrit, nous dit-il, un judicieux Commentaire sur l'Évangile de saint Jean, ne parle point autrement du stile (orthographe de l'époque) de cet Évangeliste dans un Sommaire qui est à la teste de son Commentaire. « Il y dit que saint Jean parle moins grec que les autres Évangélistes : qu'il est rempli d'Ébraïsmes ; et que pour l'entendre il faut savoir l'Ébreu, aussi bien que le Grec. Il veut qu'on prenne garde surtout aux particules causales, illatives, conjonctives et autres de cette nature, qui ont une grande force dans tout son discours, parce que le sens dépend quelquefois entièrement de ces particules. » Minus quam caeteri Euangelistae Graece locutus est. Hebraicis phrasibus abundat. Unde fit ut Hebraici sermonis peritia, non minus quam Graeci, ad sensum sententiarum assequendum sit necessaria... Attendendum est maximam vim in particulis causalibus, illativis, continuativis, caeterisque ejusmodi esse positam, ut interdum unaparticula integrum sententiae sensum contineat et ostendat.

C'est en effet ce que nous avons observé, tout au long de la présente traduction, et relevé, mais en langage beaucoup moins savant, bien entendu.

Certains se sont demandés : pourquoi l'hébreu ? Pourquoi pas l'araméen ? L'araméen, au premier siècle de notre ère, était la langue du peuple, du am ha-aretz, la langue populaire, la langue des campagnes. Mais la langue noble, la langue écrite, la langue sainte, la langue hiératique, c'était l'hébreu. Jean a estimé que le texte qu'il mettait par écrit méritait d'être écrit dans la langue sainte des saintes Écritures, car il savait fort bien que le texte qu'il écrivait était lui aussi et éminemment Écriture sainte. Il n'avait donc aucune raison de rédiger son texte dans la langue populaire qui était la langue de la traduction orale — targoum — des saintes Écritures. Aujourd'hui un savant, ou un lettré, ne rédige pas un texte auquel il attache une grande importance, en patois.

En ce qui concerne l'antique mythologie selon laquelle les quatre Évangiles auraient tout d'abord été transmis oralement, par la voie de la tradition orale, longuement prêchés avant d'être mis par écrit, cette hypothèse est en contradiction avec ce que nous savons du milieu ethnique judéen. Depuis des siècles avant notre ère, c'est un milieu ethnique dans lequel on met par écrit ce qui doit être conservé ou gardé précieusement, les paroles de Dieu. Exode 24, 4 : Et il a écrit, Môscheh, toutes les paroles de YHWH... Dieu lui-même écrit, Exode 24, 12 : Et il dit, YHWH, à Môscheh : Monte vers moi sur la montagne et sois là ! Et je te donnerai les tables de pierre et la Torah et l'ordonnance que j'ai écrite pour les instruire... Exode 31, 18 : Et il a donné à Môscheh, lorsqu'il a eu fini de parler avec lui sur la montagne du Sinaï, les tables de l'attestation, les tables de pierre écrites dans (par) le doigt de Dieu... Exode 32, 15 : Et il se retourna et il descendit, Môscheh, du haut de la montagne, et les deux tables de l'attestation dans sa main, tables écrites des deux côtés, de ce côté-ci et de ce côté-là, elles étaient écrites... Exode 34, 1 : Et il dit, YHWH, à Môscheh : Taille pour toi deux tables de pierre comme les premières et j'écrirai sur les tables les paroles qui étaient sur les tables premières que tu as brisées... Exode 34, 27 : Et il dit, YHWH, à Môscheh : Écris pour toi ces paroles car sur la bouche de, — hébreu al pi, — ces paroles, je conclurai avec toi une alliance, et avec Israël... Et il fut là avec YHWH quarante jours et quarante nuits. Du pain, il n'en a pas mangé. De l'eau, il n'en a pas bu. Et il a écrit sur les tables les paroles de l'alliance, dix paroles... Exode 39, 30 : Et ils ont fait le pétale du diadème de sainteté, en or pur, et ils ont écrit dessus, inscription gravée avec un sceau : Consacré à YHWH ! Deutéronome 6, 4 : Écoute Israël... Et elles seront, ces paroles que moi je te commande aujourd'hui, sur ton cœur (l'organe de l'intelligence, de la pensée, de la mémoire)... Et tu les écriras sur les montants de ta maison et sur tes portes... Deutéronome 31, 22 : Et il a écrit, Môscheh, ce chant en ce jour-là et il l'a enseigné aux fils d'Israël... Deutéronome 31, 9 : Et il a écrit, Môscheh, cette Instruction (Torah) et il l'a donnée aux kôhanim, les fils de Lévi... Deutéronome 31, 19 : Et maintenant écrivez pour vous ce chant et fais-le apprendre aux fils d'Israël ! Mets-le dans leur bouche afin qu'il soit pour moi, ce chant, un témoin parmi les fils d'Israël... Deutéronome 31, 22 : Et il a écrit, Môscheh, ce chant en ce jour-là et il l'a fait apprendre aux fils d'Israël... Josué 8, 32 : Et il a écrit là (Iehôschoua) sur des pierres, le double de la Tôrah de Môscheh, qu'il avait écrite devant la face des fils d'Israël... Josué 24, 26 : Et il a écrit, Iehôschoua, ces paroles dans le rouleau de la Tôrah de Dieu... 1 Samuel 10, 25 : Et il a dit, Schemouel, au peuple le droit de la royauté et il l'a écrit dans un rouleau...

Il ne faut pas oublier que les historiens hébreux sont antérieurs aux historiens grecs, et que les historiens hébreux mettaient par écrit les chroniques dont ils voulaient conserver la mémoire. Les historiens hébreux qui nous ont laissé l'histoire des rois d'Israël et de Juda font allusion à des écrits antérieurs, qui sont aujourd'hui perdus, 1 Rois, 11, 41 : Et le reste des actes — hébreu diberei, pluriel de dabar — de Salomon, et tout ce qu'il a fait et sa sagesse, est-ce que tout cela n'est pas écrit dans le rouleau — hébreu sepher, grec biblion — des actes — hébreu diberei — de Salomon ? Les historiens hébreux font souvent allusions à ces chroniques écrites et aujourd'hui perdues, 1 Rois 14, 19 ; 14, 29 ; 15, 23 ; 15, 31 ; 16, 5 ; etc. Jérémie 30, 1 : La parole qui a été adressée à Jérémie venant de YHWH pour dire : Ainsi a parlé YHWH Dieu d'Israël pour dire : Écris pour toi toutes les paroles que j'ai dites à toi sur un rouleau, hébreu sepher, grec biblion... Jérémie 36, 1 : Et il advint dans l'année quatrième de Joachim, fils de Josias, roi de Juda (nous sommes donc en 605-604 avant notre ère, la philosophie grecque n'a pas encore commencé...), elle fut, cette parole, adressée à Jérémie, venant de la part de YHWH, pour dire : Prends pour toi un rouleau de livre, hébreu megilat sepher, grec chartion bibliou, et tu écriras dessus toutes les paroles que j'ai dites en m'adressant à toi au sujet d'Israël, et au sujet de Juda, et au sujet de toutes les nations, depuis le jour où j'ai parlé en m'adressant à toi, depuis les jours de Josias, et jusqu'à ce jour... Alors il a appelé, Jérémie, Baruk fils de Neriah, et il a écrit, Baruk, de la bouche de Jérémie, hébreu mi pi, toutes les paroles de YHWH qu'il lui avait dites, sur un rouleau de livre, al megilôt sepher... Jérémie 36, 27 : Et elle fut, la parole de YHWH, adressée à Jérémie, après qu'il a brûlé, le roi, le rouleau et les paroles qu'il avait écrites, Baruk, de la bouche de Jérémie, pour dire : Retourne et prends pour toi un autre rouleau et écris dessus toutes les paroles, les premières, qui étaient sur le rouleau, le premier, qu'il a brûlé, Joachim, roi de Juda...

Ceux qui prétendent ou assurent que les quatre Évangiles ont tout d'abord été transmis par la voie orale, avant d'être mis par écrit tardivement, vers la fin du ier siècle, se trompent sans doute de milieu ethnique. Ils confondent les Judéens de Jérusalem au premier siècle de notre ère, dans la première moitié de ce premier siècle, avant la destruction de Jérusalem et du Temple, avec ces tribus sauvages que les ethnologues nous ont découvertes depuis un siècle, et dans lesquelles les vieilles traditions, les légendes, les mythologies, se transmettaient en effet par la voie orale. Le fait que dans le milieu ethnique judéen les traditions, depuis des siècles avant notre ère, sont écrites, n'empêche d'ailleurs nullement de les apprendre par cœur, et d'apprendre par cœur la Torah tout entière.

Il est vrai que depuis certains ont été beaucoup plus loin. Ils enseignent et ils écrivent que les églises de la fin du premier siècle, les églises « helléno-chrétiennes », comme ils disent, ont produit les évangiles, elles ont produit leur propre « récit fondateur ». — Nous l'avons lu dans l’Évangile de Jean, le Seigneur lui-même enseigne à ses compagnons et disciples, que tout ce qu'il communique, il l'a reçu de Dieu, qu'il appelle son propre père. Selon la thèse aujourd'hui enseignée, les églises « helléno-chrétiennes » de la fin du premier siècle sont beaucoup plus fortes que le Seigneur. Elles n'ont pas besoin de recevoir du Seigneur l'information créatrice nouvelle que celui-ci a reçu de Dieu, l'unique source et origine radicale de toute information créatrice. Elles produisent les paraboles, elles produisent les paroles qu'elles mettent ensuite sur les lèvres du Seigneur. Il s'est même trouvé, à la fin du ie siècle, ou au début du iie siècle, une communauté helléno-chrétienne qui a produit un évangile, l'évangile de Jean, dans lequel le Seigneur lui-même dit que tout ce qu'il communique à ses disciples, il l'a reçu de Dieu. — Paul écrit à la petite communauté de Corinthe, vers l'année 55, — I Corinthiens 15, 1 : Je vous fais connaître, frères, l'heureuse annonce que je vous ai annoncée et que vous avez reçue... Car je vous ai communiqué tout d'abord, ce que j'avais moi-même reçu... — Et Paul répète constamment que c'est du Christ directement qu'il a reçu la révélation, Galates 1, 11 : Je vous fais connaître, frères, l'heureuse annonce qui a été annoncée par moi : il ne provient pas de l'homme. Car je ne l'ai pas reçu de l'homme... mais par une révélation de Jésus le christ... — Les églises helléno-chrétiennes de la fin du premier siècle, selon ces auteurs, n'ont plus besoin de recevoir l'information créatrice qui vient de Dieu par le Christ : elles la produisent, elles produisent leur propre « récit fondateur ». Elles font mieux encore. Composées en majorité de frères venus du paganisme, elles produisent, à la fin du premier siècle, en langue grecque, des textes qui sont farcis d'expressions hébraïques, qui n'ont et qui ne peuvent avoir aucun sens pour ces frères venus du paganisme. Voilà un phénomène très intéressant qui devrait attirer l'attention des linguistes. — Enfin si l'on se souvient que l'idée d'une communauté qui produit un récit fondateur n'a aucun sens, — car le multiple en tant que tel ne produit rien du tout, il faut donc admettre que dans ces communautés helléno-chrétiennes de la fin du ie siècle, des individus ont produit des paraboles, des enseignements, et leur récit fondateur, et que les communautés chrétiennes de la fin du Ie siècle ont reçu, ont admis ces nouveautés, contrairement à la pratique de saint Paul. — Ces auteurs confondent sans doute plusieurs choses. La révélation est une chose. C'est la connaissance, la science, l'intelligence que Dieu l'unique incréé communique à l'humanité souffrante afin de la conduire à son achèvement. La révélation est communiquée par les prophètes et éminement par le Christ. Le développement dogmatique est tout autre chose. C'est l'intelligence que l'Église prend progressivement, et à travers des controverses souvent violentes, du contenu de la révélation qui lui est confié, c'est l'explication progressive du contenu de la révélation. Lorsque l'Église de Rome en 1870 définit solennellement que l'existence de Dieu est connue avec certitude à partir de la création qui le manifeste, elle ne pense pas dire quelque chose de nouveau. Au contraire elle pense définir ce qu'écrivait Paul dans sa lettre adressée à la petite communauté de Rome vers l'année 57. Jamais un théologien du passé, parmi ceux qui ont fait la théologie, depuis saint Ignace d'Antioche, saint Irénée de Lyon, jusqu'à saint Thomas d'Aquin ou le bienheureux Jean Duns Scot, n'a avancé cette absurdité que l'Église produit elle-même son propre récit fondateur. Ceux qui ont fait la théologie depuis bientôt vingts siècles ont toujours pensé et professé que l'Église reçoit l'information créatrice qui vient de son Seigneur, et qu'elle la garde dans son cœur, comme son trésor. Elle explicite le contenu de ce trésor, c'est le développement dogmatique. Mais il ne produit pas de la révélation.

 

Paris 23 janvier 1984