Partage d'évangile quotidien
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Là sera ton cœur

Lun. 24 Novembre 2014

Luc 21, 1-4 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il lève le regard et voit ceux qui jettent dans le trésor leurs offrandes : des riches. Il y voit une veuve indigente y jeter deux liards.  Il dit : « Pour de vrai, je vous dis, cette veuve, qui est pauvre, a jeté plus que tous : car tous ceux-là, c'est de leur surplus qu'ils ont jeté dans les offrandes. Mais elle, de sa pénurie, tout ce qu'elle avait pour subsister elle l'a jeté ! » 

 

 

Ruth et Noémie, par He-Qi

 

 

voir aussi : Pauvreté en esprit, C'est l'intention qui compte, Tout est relatif, Pour vivre, Donner sa vie

Le contraste est bien sûr saisissant. À la quête, le dimanche, je connais certaines paroisses (je ne dirai pas lesquelles, mais chacun peut avoir son idée) où les corbeilles débordent de billets. Cette femme, elle, aurait mis une pièce de deux centimes ! (ou deux pièces de un centime ?) et pourtant, dit Jésus, elle aurait donné bien plus que tous les autres... Je connais aussi d'autres paroisses où, effectivement, le curé doit comptabiliser de telles mitrailles dans le produit de la quête. Je ne suis pas sûr que ceux qui les mettent soient dans la même situation que notre veuve... il serait évidemment absurde de faire ainsi le raisonnement dans l'autre sens. Car ce ne sont justement pas les montants en eux-mêmes qui importent, ici, mais bien la signification qu'ils ont pour celui qui donne. Sur ce point, la plupart des traductions perdent le sens précis de ce qui est dit sur l'offrande de cette femme, en traduisant généralement qu'elle aurait donné tout ce qu'elle avait "pour vivre". Le texte grec est en fait légèrement différent, puisqu'il dit plus exactement que : elle, c'est "toute sa vie" qu'elle a donné.

On peut trouver que c'est une nuance, que d'identifier sa vie à l'argent dont on a besoin pour vivre est un abus de langage, et que les traducteurs ont donc eu raison de corriger, pour qu'on comprenne de quoi il s'agissait, concrètement. C'est certain, cette somme c'était bien l'argent qu'elle avait "pour vivre", mais ce qui est ainsi gagné en compréhension pratique l'est au détriment de la signification spirituelle. Ce n'est pas seulement que cette femme se soit privée de nourriture pour la journée (on ne peut pas imaginer qu'elle aurait eu en tout et pour tout deux leptons pour vivre jusqu'à la fin de sa vie, il s'agit plutôt de ce dont elle disposait quotidiennement), qui importe ici, mais c'est l'état d'esprit dans lequel elle l'a fait. Derrière son geste, c'est son dessaisissement d'elle-même qui est significatif, c'est le fait qu'elle ait accordé plus d'importance à son idéal, à sa religion, à son Dieu, qu'à elle-même. Il ne s'agissait pas de sa part d'un suicide ! lequel est d'ailleurs absolument proscrit dans le judaïsme, mais d'un geste fort par lequel elle a bien, symboliquement, donné sa vie, même si ce n'était qu'une journée de sa vie.

En comparaison, les 'riches', même s'ils ont pu donner une somme correspondant à leur revenu journalier, n'ont pourtant certainement pas donné autant qu'elle. Parce que, même ainsi, ils ne seront pas obligés de jeûner cette journée-là, il leur suffira de piocher sur leur superflu des autres jours. Cela les perturbera un peu, bien sûr, ils devront se priver de quelques parcours de golf, ou de quelque banquet à donner, ou d'attendre un peu plus longtemps pour changer le téléviseur ou la voiture, ils seront un petit peu plus en retard dans la course au top, au must have, bref, à l'esbroufe. Ce n'est pas rien non plus, dans ce petit monde fermé du dessus du panier, si vous n'y prenez pas garde, vous avez vite fait d'être ringardisé ! On ne vous le dira pas, mais vous ne serez plus invité dans les réunions qui comptent, les non officielles, celles où se décide réellement la marche du monde. Les sourires resteront les mêmes, en apparence, avec juste un tout petit brin de condescendance presque imperceptible qui vous fera d'autant plus mal que vous seul saurez la percevoir. Et ça peut aller très vite, après. Il y en a qui se sont retrouvés en moins de deux au bas de l'échelle, ça s'est déjà vu, au même niveau que cette veuve, sdf, dépendant de la charité, et qui osera affirmer qu'il est louable de ne pas être capable d'assumer sa propre subsistance ?

Mais chacun place son trésor où il le souhaite...