Partage d'évangile quotidien
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Non, pas lui !

Ven. 1 Août 2014

Matthieu 13, 54-58 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il vient dans sa patrie. Il les enseignait dans leur synagogue, si bien qu'ils en étaient frappés. Ils disent : « D'où ? À lui ! Cette sagesse ? Et les miracles ? Celui-là, n'est-ce pas le fils de l'artisan ? N'est-ce pas sa mère qui s'appelle Marie ? et ses frères, Jacques, Joseph, Simon et Juda ? Et ses sœurs, n'est-ce pas, elles sont toutes chez nous ? D'où a-t-il donc tout cela ? » 

Il est pour eux une occasion de chute. Jésus leur dit : « Un prophète n'est sans honneur que dans sa patrie et dans sa maison. » Il ne fait pas là beaucoup de miracles, à cause de leur manque de foi. 

 

 

La nativité, par He-Qi

 

 

voir aussi : Quitte ton pays !, Se libérer du connu, Trop connu, Jésus ovni

Matthieu commence ici une nouvelle section, où il va suivre à peu près fidèlement le fil narratif de Marc, ceci pendant quatre chapitres, ce qui est sans doute le plus gros morceau de ce genre chez lui. Cette section, qui comprend notamment les multiplications des pains et la transfiguration, est inaugurée aujourd'hui par ce retour de Jésus dans son bourg natal, où il n'est pas franchement bien compris. Il est difficile de comprendre le rôle de cet épisode dans la narration du ministère de Jésus dans les intentions de Marc et Matthieu. Luc, pour sa part, l'a déplacé au tout début du ministère, et l'a considérablement dramatisé, lui donnant un sens qui lui est propre : justifier l'universalisation du message de Jésus à toutes les nations par le rejet dont il a été l'objet, dès le début dans son village, et par l'ensemble du peuple juif lors de sa passion. C'est le propos de Luc, mais certainement pas valable, ni pour Marc, qui ne se pose pas la question peuple élu/nations, ni pour Matthieu, qui lui roule pour la réponse inverse de celle de Luc, à savoir un message de Jésus destiné aux seuls juifs ou à ceux qui se convertissent au judaïsme.

On doit donc considérer que, pour Marc et Matthieu, cet épisode entre dans le thème général du rejet progressif de Jésus par une partie des juifs. On avait déjà eu, avant d'aborder les paraboles, un aperçu de l'incompréhension de la famille de Jésus à son égard. Nous avons maintenant celle de tout son village d'origine. Il y a une progression, nous verrons de plus en plus se manifester aussi le rejet par les autorités religieuses, et, derrière elles, en fait, l'incompréhension à peu près générale de toute la province de Judée. Il y a progression, parce qu'il serait impossible de comprendre que Jésus ait fini par être crucifié si tout le monde l'avait reçu à bras ouverts. Il y a progression dans l'incompréhension et le rejet, mais aucun des trois synoptiques n'a osé dire clairement ce qui a pourtant été le cas, que l'incompréhension a en fait fini par être générale. Ce n'est pas seulement la Judée qui a été rétive, c'est aussi la Galilée qui, passée une première période d'enthousiasme plutôt exalté, s'est ensuite détournée de celui qu'elle avait adoré. Sur ce point, c'est Luc qui a raison, mais ça lui est plus facile qu'à Matthieu, notamment, qui s'adresse à ces seuls mêmes juifs, qui avaient auparavant rejeté celui qu'ils tiennent maintenant pour leur Messie.

Matthieu avait ainsi largement minimisé le clash entre Jésus et sa famille, comme nous l'avions vu la semaine dernière. Aujourd'hui encore, même si c'est plus discret. Dans la phrase de Jésus sur le prophète mal accueilli, il ne cite que sa patrie (au sens de région, voire commune, de naissance, et non de nation) et sa maison (c'est-à-dire sa famille, ou clan) comme rétifs à son charisme, là où Marc parle encore de son entourage. Matthieu en reste là au minimum de cohérence avec les deux événements qu'il a rapportés, incompréhension de la famille de Jésus et de son village natal. Il n'est pas question pour lui d'ajouter l'entourage, c'est-à-dire les amis, c'est-a-dire ...les disciples. C'est pourtant ce qui s'est effectivement passé, ce ne sont pas seulement les foules de Galilée qui sont entrées en désamour avec Jésus, mais bien jusqu'aux disciples, qui s'étaient mis à traîner des pieds, ne voyant plus très bien ce qu'ils venaient faire encore dans cette histoire qui n'avait plus aucune chance de les faire arriver aux places de premier ministre du futur gouvernement du royaume d'Israël. Matthieu est certainement, des quatre évangélistes, celui qui donne la plus belle image des douze, ainsi que de Pierre.

Second petit coup de gomme de Matthieu dans l'épisode du jour : les miracles accomplis par Jésus ce jour-là. Matthieu reconnaît simplement qu'il y en a eu peu, ce qui sous-entend qu'il y en a eu quand même quelques uns. Marc, lui, est formel : il n'y en a eu aucun, seulement quelques guérisons de maladies bénignes et passagères. Le terme grec que Marc utilise est sans équivoque, il ne peut s'agir d'aveugles ni de muets ou de paralytiques, mais on est plutôt dans l'ordre de la fièvre de la belle-mère de Pierre. Pas des handicaps à vie, juste des maladies normalement provisoires, dont la guérison n'est pas considérée comme un miracle au sens strict. De "aucun miracle, juste quelques guérisons" chez Marc, jouant sur la confusion entre qualité et quantité, Matthieu a tiré la formule "peu de miracles", qui pouvait sembler, à tort, équivalente. En tout, donc, Matthieu n'a fait que deux petites corrections, qui peuvent paraître à première vue être des détails, auxquelles on ne fait pas attention dans une lecture rapide et superficielle, et qui pourtant, comme nous venons de le voir, ne sont pas sans portée.