Partage d'évangile quotidien
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Premier jour ex aequo

Mar. 2 Septembre 2014

Luc 4, 31-37 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il descend à Capharnaüm, ville de Galilée. Il les enseignait au sabbat. Ils étaient frappés par son enseignement : pleine d'autorité était sa parole. 

Dans la synagogue il y a un homme qui a l'esprit d'un démon impur. Il vocifère à grand cri : « Ah ! Qu'est-ce de nous à toi, Jésus le Nazarène ? Tu es venu nous perdre ! Je sais qui tu es : le saint de Dieu ! »  Jésus le rabroue et dit : « Muselle-toi ! Sors loin de lui ! » Le démon le flanque au milieu et sort loin de lui sans lui avoir nui. 

Et c'est un effroi sur tous. Ils se parlaient l'un à l'autre en disant : « Quelle parole, celle-ci ! Avec quelle autorité et puissance, il commande aux esprits impurs, et ils sortent ! » Et il se répandait un écho à son sujet en tout lieu du pays d'alentour. 

 

 

Le bon berger, par He-Qi

 

 

voir aussi : Premier de série, Ça bave, Parole contre parole, Même pas mal !

Après sa scène inaugurale dans le village natal de Jésus, Luc va maintenant suivre le cours du récit de Marc, avec, pour commencer, ce qui, chez ce dernier, est sa propre scène inaugurale : cette journée-type à Capharnaüm. On peut parler de journée-type pour au moins deux raisons. La première, précisément parce qu'elle est située par Marc au tout début de son récit du ministère de Jésus. La seconde, parce qu'il va faire partir Jésus de Capharnaüm dès le lendemain matin. Or, Capharnaüm a en fait joué le rôle de point de départ et de base arrière dans toute la première période du ministère de Jésus. C'est là qu'il s'était installé, dans la maison de Pierre, c'est dans cette maison qu'ils reviennent quand les évangiles nous disent que Jésus "(re)vient à la maison", et c'est d'elle qu'ils repartent ensuite pour une nouvelle 'tournée' dans les villages des environs plus ou moins proches. Il serait donc surprenant que toute cette aventure ait commencé comme ça du jour au lendemain. Il est plus vraisemblable qu'il y a eu une toute première période où Jésus et les premiers disciples ont cantonné leur action à la seule agglomération de Capharnaüm, ne serait-ce que parce que Jésus n'a pas mené sa vie en sachant à l'avance tout ce qu'il allait faire !

Lorsque Jean Baptiste a été arrêté par Hérode, Jésus, qui était à cette époque son disciple, n'a pas su immédiatement ce qui allait se passer par la suite, qu'il y aurait des miracles qui se produiraient, sa réputation qui grandirait, etc..., etc... Avec quelques autres disciples du Baptiste, eux aussi galiléens (Pierre, André, Philippe...), ils ont simplement décidé de rentrer chez eux, et Jésus, qui les impressionnait déjà, a été invité par Pierre à s'installer chez lui. Même si on veut croire que les premières guérisons se soient produites dès le jour de leur retour, tombé par hasard un jour de sabbat, on voit mal qu'ils aient aussitôt décidé de quitter la ville pour en faire autant ailleurs. Nous prendrons donc cette journée plutôt pour ce qu'elle est, pour son rôle de programme du ministère de Jésus dans la période qui s'est ouverte à partir de Capharnaüm. Nous y trouvons alors essentiellement deux volets : enseignement en premier (c'est notre texte du jour), suivi d'exorcismes et de guérisons qui attestent de l'autorité de l'enseignement. Pour cette journée spéciale, les exorcismes et guérisons vont même être répartis en trois temps, mais c'est principalement dû au fait qu'on est censé être un jour de sabbat, il n'était pas question de faire venir la foule à la maison de Pierre dans la journée ! Par contre, Jésus, lui, ne s'embarrasse déjà pas de ce qui va vite lui être reproché, opérer des guérisons ce jour-là. Et nous avons ainsi cet exorcisme le matin dans la synagogue, qui appuie directement "sa parole pleine d'autorité", puis la guérison de la belle-mère de Pierre dans la maison où ils sont rentrés pour le repas, et le soir, enfin, tout ce que la ville compte de malades et de possédés, apportés à la maison de Pierre dès la rupture du sabbat.

Avoir situé cette scène initiale un jour de sabbat n'est évidemment pas innocent. Il s'agit de souligner la sainteté de la mission de Jésus, en la plaçant sous les auspices du jour saint de la semaine. Placée cependant si tôt dans le récit, pour des auditeurs juifs, ceci mettait quand même aussi d'entrée de jeu sur le tapis une problématique, à laquelle ils n'auront réponse qu'un peu plus loin dans le déroulement de l'histoire, celle de la transgression par Jésus des règles du sabbat. Nous n'aborderons pas tout de suite cette question, dont les tenants et aboutissants vont beaucoup plus loin que simplement de savoir quelles actions précises pouvaient être licites ce jour-là, sachant que, s'agissant de guérir et sauver, ce n'étaient certainement pas tous les pharisiens qui le reprochaient à Jésus. La difficulté n'en était donc sans doute pas une pour tous les auditeurs des évangiles. Sûrement pas pour ceux de Luc, issus du paganisme. Mais on peut constater que Matthieu, pour sa part, n'a pas repris cette journée inaugurale de Marc, supprimant carrément la matinée à la synagogue, et déplaçant plus loin dans son récit l'après-midi et la soirée, et les faisant se dérouler un jour ordinaire de la semaine... Si Matthieu, l'évangile qui s'adresse uniquement à des juifs, a jugé bon d'agir ainsi, on peut alors en déduire que l'auditoire de Marc était, vraisemblablement, moins puriste que celui de Matthieu. À part cette remarque, on peut difficilement aller plus loin sur le public de Marc. Étaient-ils des gentils, comme le public de Luc, mais issus d'autres communautés que celles de Paul, ou plus simplement des juifs de la diaspora, c'est-à-dire des juifs installés depuis plusieurs générations hors d'Israël, et dont on sait qu'ils étaient moins rigoureux et plus ouverts que leurs coreligionnaires restés en terre promise ? l'opinion dominante penche actuellement pour la première hypothèse. Personnellement, je ne serais pas étonné que ce soit la seconde qui finisse par s'imposer, mais peu importe.

Notons pour finir l'expression "le saint de Dieu". Mis à part l'original chez Marc et copié ici par Luc, cette expression ne se retrouve qu'en une seule autre occurrence dans tout le Nouveau Testament, chez Jean, dans la proclamation de foi de Pierre après la multiplication des pains et le discours sur le pain de vie. C'est une expression qui, en elle-même, ne désigne pas nécessairement le Messie. Un "saint de Dieu", c'est une personne chargée par Dieu d'une mission spécifique, et le Messie n'est donc pas le seul saint de Dieu de l'histoire du salut. Maintenant, dans le contexte de l'époque, ou le saint de Dieu qu'attendaient les juifs était le Messie, qualifié en plus de l'article défini ('le' saint de Dieu) et non de l'indéfini ('un' saint de Dieu), l'expression était sans ambiguïté. Pourtant ce ne peut être un hasard si c'est celle-ci, si rare dans tout le Nouveau Testament, qui a été choisie, ici pour cette première proclamation publique de qui est Jésus. Comme l'entête de l'évangile de Marc annonce, lui, directement, qu'il va être question de Jésus 'messie', il est probable que cette précaution oratoire, qui utilise "saint de Dieu" pour ne pas dévoiler trop vite et trop explicitement que Jésus est le Messie, provient de la tradition antérieure à laquelle Marc a puisé, la source Q.