Partage d'évangile quotidien
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Père tout-puissant ?

Jeu. 26 Février 2015

Matthieu 7, 7-12 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Demandez, et il vous sera donné. Cherchez, et vous trouverez. Toquez, et il vous sera ouvert. Car tout demandeur reçoit. Qui cherche trouve. À qui toque il sera ouvert. 

« Y a-t-il parmi vous un homme à qui son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre ? Ou encore, il demandera un poisson, est-ce qu'il lui remettra un serpent ? Si donc vous, — mauvais que vous êtes ! — vous savez donner des dons qui soient bons à vos enfants, combien plus votre père dans les cieux en donnera de bons à ceux qui lui demandent ! 

« Donc : tout ce que vous voulez que vous fassent les hommes, vous-mêmes, faites-le pour eux : cela, oui, c'est la loi et les prophètes ! » 

 

 

Il frappe à la porte, par He-Qi

 

 

voir aussi : Objet de la recherche, La voie du silence, Programme commun, Mandez donc !, Que du nanan !

Ce texte peut nous choquer, quand on pense à toute la misère du monde. Ce serait si simple ? la faim, les violences, ce serait uniquement parce qu'on n'ose pas demander qu'elles cessent ? comment croire que toutes les plaintes qui montent de toutes les victimes seraient entendues, alors que rien ne change ? Les images sont précises : à celui qui demande du pain, il ne serait pas remis une pierre ; à celui qui demande du poisson, il ne serait pas remis un serpent (chez Luc 11, 9-13, on trouve encore un scorpion au lieu d'un œuf). La réalité est que rien n'est donné, pas de pierre ni de serpent ni de scorpion, mais pas de pain ni de poisson ni d'œuf non plus. Nous le savons bien depuis Auschwitz, Dieu est sourd et aveugle, il vaut mieux que nous nous passions définitivement de ce Dieu-là.

On peut envisager un certain nombre d'excuses ou d'explications, pour justifier quand même ce texte. La première est de considérer que de telles réponses données par Dieu aux demandes des hommes se produisaient effectivement lors du ministère de Jésus. Oui, des malades étaient guéris, du pain était donné à des foules affamées. Nous avons alors le choix entre deux conclusions : ceci n'a été vrai qu'à un moment, Dieu l'a autorisé ponctuellement, et c'est une erreur d'interprétation d'avoir cru pouvoir en tirer une règle générale ; Dieu se réveille de temps en temps, mais la plupart du temps il est aux abonnés absents. Ou, deuxième conclusion possible : c'est nous qui manquons de foi ; Jésus avait su susciter une telle confiance aveugle, et il suffirait que nous la retrouvions pour que tout soit à nouveau possible. Un peu dans cette même veine, certains font remarquer que, s'il est dit qu'il sera donné à qui demande, qu'il trouvera celui qui cherche, qu'il sera ouvert à celui qui toque, il n'est pas dit non plus quand cela se produira. Il s'agirait donc de savoir persévérer. Ce n'est pas que Dieu pionce, c'est qu'il est un peu dur d'oreilles. À l'appui d'une telle affirmation, nous pensons évidemment aux deux paraboles, de l'homme sans-gêne qui vient réclamer en pleine nuit du pain à son voisin (Luc 11, 5-8, justement juste avant sa version parallèle de ce texte), et de la veuve qui harcelait le juge inique (Luc 18, 1-8).

Mais un tel Dieu ressemble encore à une sorte de magicien, et non exempt de cet arbitraire qui caractérise toute personne détenant un minimum de pouvoir. Bien sûr, nous avons besoin d'une réponse à l'énigme du mal, mais celle-ci est-elle satisfaisante ? Ce n'est peut-être pas un hasard si Matthieu a enchaîné, comme en conclusion (ce dont nous nous étions peut-être demandé initialement ce que ça venait faire là), sur cet exposé de la règle d'or : fais pour les autres ce que tu aimerais qu'ils te fassent. Des interventions de Dieu en direct, il s'en produit peut-être parfois. Mais puisque Dieu est présent en chacun de nous, il n'est pas seulement dans la victime du malheur, mais aussi dans celui qui vient la secourir. Le mode opératoire ordinaire de Dieu est là, c'est de chacun de nous qu'Il dépend pour donner à ceux qui demandent, pour que ceux qui cherchent trouvent, pour qu'il soit ouvert à ceux qui toquent. Grave responsabilité que la nôtre, certainement, et encore plus grave quand, au lieu d'être ainsi ses collaborateurs, nous concourons au contraire à l'accroissement des injustices à l'égard de nos frères, car nous pouvons être certains qu'Il ne nous en empêchera pas, malheureusement pour eux, et pour nous.

Le tableau est donc simple : ne commettons aucun mal à l'égard de nos prochains, et faisons-leur au contraire tout le bien dont nous sommes capables. Oui, mais "je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas", comme dit Paul (Romains 7, 19). Nous le savons bien, si c'était si simple... Sur le principe, aucun problème, c'est la mise en œuvre qui est plus délicate. Nous pouvons vouloir éviter d'accroître le mal, il y a des fois où ça va être plus fort que nous. Plus compliqué encore, il y a des situations globales d'injustice auxquelles nous contribuons du simple fait des structures des sociétés auxquelles nous appartenons, et dont nous ne sommes peut-être même pas conscients. Et pour le bien, nous nous efforçons d'y apporter notre contribution, à notre mesure, mais nous savons bien que là aussi nous avons nos limites, et qu'il y a tant d'occasions, tant de besoins, et que nous ne pouvons pas répondre à tous, il nous faut faire des choix, parfois dramatiques. C'est peut-être dans ce domaine précis, celui où nous avons besoin d'être éclairés, sur les maux que nous pouvons commettre plus ou moins volontairement, ainsi que sur les priorités dans les biens auxquels contribuer, que nous trouverons Dieu si nous le cherchons, qu'il nous ouvrira si nous toquons, qu'il nous donnera si nous demandons. C'est en tout cas dans ce sens que Luc a compris ce texte, lui qui le conclut ainsi : si vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père donnera-t-il "l'Esprit saint" à ceux qui le lui demandent.