Partage d'évangile quotidien
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Où que tu ailles

Mer. 1 Octobre 2014

Luc 9, 57-62 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Ils vont sur le chemin. Quelqu'un lui dit : « Je te suivrai, où que tu t'en ailles ! »  Jésus lui dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel, des nids. Mais le fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » 

Il dit à un autre : « Suis-moi ! » Il dit : « Seigneur, autorise-moi à m'en aller d'abord enterrer mon père. »  Il lui dit : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Pour toi, va-t-en annoncer le royaume de Dieu ! » 

Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur, mais d'abord autorise-moi à dire adieu à ceux de mon logis. »  Mais Jésus lui dit : « Personne qui mette la main sur la charrue en regardant vers l'arrière n'est apte au royaume de Dieu. » 

 

 

Élie est emporté au ciel, par He-Qi

 

 

voir aussi : En route !, Droit au but, Point de non-retour, Clauses particulières

Luc a déplacé ici, après la décision de Jésus de se rendre à Jérusalem, ces quelques péricopes sur la radicalité de la vie à sa suite, que Matthieu rapporte pour sa part dès les débuts du ministère. C'est une manière, pour Luc, de souligner la différence d'état d'esprit entre le Jésus des débuts en Galilée, et le Jésus de maintenant, après la multiplication des pains et la transfiguration. Et Luc a certainement raison, surtout pour la première péricope, les perspectives n'étaient pas les mêmes dans la première partie du ministère et dans la seconde où nous nous trouvons désormais. Ce n'est pas dans la période galiléenne que Jésus aurait pu dire qu'il n'avait "nulle part où reposer la tête" : il avait la maison de Pierre à Capharnaüm, qui leur servait de base arrière, et à laquelle les évangiles font à plusieurs reprises allusion quand ils disent que "il revient à la maison". Mais maintenant qu'il est censé se rendre à Jérusalem, c'est vrai, et plus encore psychologiquement que matériellement. Matériellement, Jésus peut encore compter sur la famille de Béthanie, dans les faubourgs de Jérusalem, pour l'accueillir. Il s'y rendra d'ailleurs le premier soir, avant de préférer prendre ses quartiers dans le jardin des Oliviers, parce que les disciples galiléens sont trop mal à l'aise dans cette riche demeure bourgeoise. Mais c'est encore plus vrai psychologiquement, car Jésus ne sait plus où il va. Avant, il y avait ce sentiment du Royaume en cours d'inauguration qui lui semblait être la direction de son action. Ce n'est plus le cas. Lui est dans le Royaume, dans la relation au Père. Mais les autres ? Et où tout cela va-t-il le mener, à part que ce sera sans doute dans la tombe ? et à quoi cela servira-t-il ? tout ceci, il n'en sait rien.

La deuxième péricope correspond pourtant mieux à la période galiléenne, celle qu'on a appelée parfois le "printemps galiléen" tellement elle évoque cette saison de surgissement à profusion de la vie. Dans cette période, effectivement, où tous pensent que Dieu est en train de venir sauver son peuple, l'image des morts en opposition aux vivants et, en fin de compte, au commencement de la vie éternelle, a toute sa place. Cette péricope nous parle aussi de la fin des jeûnes, parce que l'époux est là, et d'une manière générale d'une sorte d'abolition de la Loi dépassée par le haut, par la présence de celui à la rencontre duquel elle est censée préparer. "Laisse les morts enterrer leurs morts" : ce n'est plus à toi de te soucier d'eux, ce n'est d'ailleurs plus même le temps de les enterrer, puisque Dieu lui-même vient s'occuper d'eux et les ramener à la vie. Toi, travaille plutôt à annoncer cette bonne nouvelle, pour que tous puissent en bénéficier.

La troisième péricope, enfin, propre à Luc, et qui semble à première vue si proche par la forme de la précédente, correspond pourtant beaucoup mieux au nouveau contexte de la mission de Jésus. Pour commencer, ce n'est pas Jésus qui appelle : il a désormais suffisamment à faire avec sa propre vocation, et avec ceux qui le suivent déjà... Il ne sait plus où il va, comment pourrait-il inviter à le rejoindre ? Si quelqu'un veut le faire, il ne l'empêchera pas, mais il ne peut pas non plus l'attendre, il n'est plus maître de son destin. Nous avons vu hier qu'il a "durci sa face" pour se tenir fermement au choix qu'il a fait de monter à Jérusalem, il ne peut se permettre de s'arrêter en chemin, au risque de laisser la tentation de renoncer s'insinuer en lui. Celui qui a mis la main à la charrue, c'est d'abord lui, le premier, qui ne peut plus se permettre de regarder en arrière, ni même de flâner en chemin. Et celui-ci qui veut le suivre, qu'il le fasse donc, mais là, à l'instant. Il faut monter dans le train quand il passe.

Avec ces trois péricopes s'achève la description par Luc du tournant de la mission de Jésus. Ce tournant n'est sans doute pas évident à admettre pour beaucoup. D'abord parce qu'aucun évangéliste ne le présente explicitement ainsi. Même Luc, qui en a le plus clairement pris conscience, va brouiller les pistes, puisque sa description de la deuxième période du ministère de Jésus va être à peu près deux fois plus longue que celle de la première partie ! C'est que Luc est celui des trois synoptiques qui se projette le plus dans l'avenir, et celui qui a le mieux compris la nature non terrestre, non politique, du Royaume. La première partie l'intéressait donc moins, et c'est dans la seconde que nous allons avoir pratiquement tout le matériau qui lui est propre, avec notamment ses paraboles sur la miséricorde de Dieu : le bon samaritain, le figuier stérile, la brebis perdue, le fils prodigue... Les évangélistes ont donc, pour le moins, peu mis en valeur le fait que le ministère de Jésus, et la conscience qu'il avait de sa mission, ont eu une histoire. Et nous avons du mal, nous aussi, à nous en convaincre, d'une part parce que des siècles de christianisme ne se sont pas posé la question, et que d'ailleurs peu de gens se penchaient sur les évangiles dans leur ensemble, la plupart n'ayant accès qu'aux petits bouts saucissonnés par la liturgie. Mais d'autre part aussi parce l'image du Jésus Dieu prévalait sur l'homme, supposant un Jésus qui aurait eu pleine conscience de sa divinité au moins tout du long de son ministère, ce qui ne laissait aucune possibilité pour une quelconque évolution de sa pensée, voire des erreurs d'appréciation de sa part, des illusions, des rêves dont il aurait dû sortir.

L'évolution qu'a certainement dû faire Jésus au sujet du concept de Royaume est typique et peut sans doute servir de marqueur caractéristique de cette évolution. La fameuse ambivalence entre Royaume déjà là et pas encore, s'explique très bien dans le cadre d'une telle évolution. En partant du Royaume tel que compris par ses coreligionnaires, très terrestre et matérialiste, et qui vient pour tous, collectivement, et que les miracles semblaient tellement accréditer, Jésus a été contraint d'élaborer une notion d'un Royaume intériorisé, vers lequel chacun progresse différemment, sur un chemin qui lui est propre, correspondant mieux à ce qu'il a vécu dans la seconde partie de sa mission. Le Royaume est là, pas dans un ailleurs dans le temps ou l'espace. Il est à découvrir, en entrant, comme Jésus, dans une relation personnelle et intime avec le Père.