Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Saint de Dieu

Sam. 25 Avril 2015

Jean 6, 60-71 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Beaucoup de ceux qui l'ont entendu parmi ses disciples disent donc : « Cette parole est dure ! Qui peut l'entendre ? » Mais Jésus, sachant en lui-même que ses disciples murmurent à ce sujet, leur dit : « Cela vous choque ? Et quand vous verrez le fils de l'homme monter là où il était auparavant !... C'est l'esprit qui vivifie, la chair n'est d'aucune utilité. Les mots que je vous ai dits sont esprit et sont vie. Mais il en est parmi vous certains qui ne croient pas. » Car Jésus savait dès le commencement quels étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait.  Et il disait : « Aussi je vous ai dit : nul ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père. » 

Depuis cela, beaucoup de ses disciples s'en vont en arrière : ils ne marchaient plus avec lui.  Jésus donc dit aux douze : « Vous aussi, vous voulez vous en aller ? »  Simon-Pierre lui répond : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des mots de vie éternelle. Et nous, nous croyons, et nous connaissons que tu es le saint de Dieu. »  Jésus leur répond : « N'est-ce pas moi qui vous ai élus, vous, les douze ? Et l'un de vous est un diable ! » Il le dit de Judas, fils de Simon Iscariote, car c'est lui qui devait le livrer, l'un des douze… 

 

 

Le tombeau vide, par He-Qi

 

 

voir aussi : Foules versatiles, Le tournant du match, Bilan d'étape, Lignes de fracture, Résultats des partielles

On nous parle d'un scandale, au point que "beaucoup de ses disciples" laissent tomber Jésus. Le mot "disciples" est utilisé ici au sens large, nous pourrions traduire plutôt par "partisans", ceux qui ont pris parti pour Jésus, c'est-à-dire concrètement ceux qui croient qu'il est le Messie. Il faut nous rappeler que nous sommes dans la foulée de la multiplication des pains, même si ce long discours sur le pain de vie a pu nous faire oublier le contexte. Contrairement aux synoptiques, pour lesquels la cassure entre Jésus et ses partisans s'est faite immédiatement après le repas, Jean a retardé l'échéance d'un jour, pour pouvoir placer son discours. Mais c'est bien la même issue qu'il nous décrit. Il se passe bien un tournant dans le ministère de Jésus en Galilée à la suite de cette multiplication des pains. Quelle qu'en soit la raison, les foules qui le suivaient partout jusque là vont se raréfier. Ici, Jean dit que c'en est au point qu'il doit s'assurer auprès des douze s'ils ne vont pas suivre le même mouvement : c'est donc qu'il ne devait vraiment pas rester grand monde...

Jean parle d'un scandale à cause du discours sur le pain de vie. Il n'a pas tout-à-fait tort. Sur le fond, la vraie raison de la cassure, c'est ce qu'il nous a dit avant le discours : les foules attendaient un Messie politique, mais Jésus a refusé, le Royaume dont il parle n'est pas de cette nature. Bien sûr, on ne comprend pas très bien chez Jean d'où sort cette foule galiléenne, puisqu'il ne nous a pas décrit l'aventure du ministère galiléen ; c'est chez les synoptiques que nous devons puiser pour compléter ce dont Jean ne peut pas, ou ne veut pas, parler. On peut alors s'interroger sur les motivations qui ont mené l'évangéliste à nous rapporter précisément ce seul épisode de toute la saga galiléenne, précisément l'épisode où cette saga aboutit à un échec, se termine dans des sables mouvants, où quasiment seuls les douze vont continuer de s'aventurer, jusqu'à la montée à Jérusalem. On peut effectivement s'interroger, mais ce qui est certain c'est que, si Jean a quand même rapporté cet épisode, c'est au moins parce qu'il est bien, sans aucun doute, le tournant de l'épopée galiléenne, quoi que les synoptiques aient tout fait, consciemment ou inconsciemment, pour en masquer la portée.

Ce contexte nous donne aussi un nouvel éclairage sur la profession de foi de Pierre dans les synoptiques (Marc 8, 27-30 ; Matthieu 16, 13-16 ; Luc 9, 18-21), qui se trouve chez eux aussi peu après la multiplication des pains, mais dont on ne sait pas trop pourquoi elle vient justement à ce moment-là plutôt qu'avant ou après. Grâce à Jean, donc, nous comprenons les raisons de cet enchaînement : c'est parce que la foi des douze, aussi — pas seulement de la foule —, a été mise à rude épreuve, et qu'ils ont eu, eux aussi, à faire un choix. Chaque évangile, bien sûr, a fait exprimer cette foi à sa façon. Dans les synoptiques, Pierre proclame que Jésus est le Messie : mais cette proclamation n'a rien de la découverte soudaine sous la motion de l'Esprit qu'on s'imagine généralement, puisque c'est exactement ce que croyaient déjà et les douze et ces foules qui assaillaient Jésus jusque là, que c'est ce qui les a poussés à vouloir faire de lui leur roi ! Tout ce qu'on peut conclure de ce "tu es le Messie", c'est qu'il signifie que Pierre, symbole des douze, persiste dans sa volonté de suivre Jésus. Et la suite nous montre de plus que ce choix des douze est loin d'être bien clair dans ses motivations, puisque la première annonce de la Passion (Marc 8, 31-32 ; Matthieu 16, 21 ; Luc 9, 22), qui suit la profession de foi, entraîne des protestations véhémentes de la part de ces supposés convertis (Marc 8, 33 ; Matthieu 16, 22-23).

Ici, chez Jean, nous n'avons donc pas de profession messianique ; Jean est beaucoup plus prudent que les synoptiques avec le thème du Messie, il sait que le sujet est un piège, traînant beaucoup trop de représentations et d'attentes, très terre-à-terre. Il préfère alors utiliser une expression rarissime dans tout le second testament : le "saint de Dieu". Dieu étant le saint par excellence, la Bible qualifie de saint de Dieu tout ce qui vient de Dieu, tels les anges par exemple. En y mettant l'article défini, l'expression donne quand même un caractère d'unicité à Jésus, ce qui la rapproche du Messie, lui aussi unique, sans pour autant l'identifier formellement. Surtout, l'expression permet aussi à Jean d'évoquer le titre qui a sa préférence, et qui pour lui dit beaucoup plus de choses — le "fils" de Dieu —, mais dont il ne peut pas, ou ne veut pas, faire croire que Pierre aurait été capable de l'attribuer à Jésus. Pour la curiosité, on peut noter que le seul autre emploi de l'expression dans le second testament (Marc 1, 24 ; Luc 4, 34) a été mis dans la bouche du tout premier démon expulsé par Jésus, en sorte qu'elle y prend plutôt valeur d'une désignation qui en dit moins que celle du Messie, alors qu'ici chez Jean elle chercherait plutôt à en dire plus, mais c'est un détail.

Le reste de notre texte du jour enchaîne bien sur le thème du pain de vie, jusqu'à cette justification de Pierre : "tu as des mots de vie éternelle", qui montre qu'il a tout compris sur ce que symbolise ce pain ! La Parole de Jésus est parole de vie parce qu'elle éveille notre Esprit, le seul qui puisse donner vie, éternelle, à notre chair (ne pas se tromper sur "la chair n'est d'aucune utilité" : ce n'est pas un mépris de cette chair, c'est simplement un fait, que ce n'est pas elle qui a en elle-même cette vie éternelle). Jésus comprend qu'il ne soit pas facile d'entrer dans ce discours, il comprend que ses interlocuteurs puissent être choqués, mais il leur prédit (et ceci s'adresse particulièrement à l'auteur lui-même de l'évangile, le disciple que Jésus aimait) que lorsqu'ils le verront "monter", alors ils comprendront. Attention, cependant, que la "montée" chez Jean n'est pas l'ascension (elle n'existe pas, chez lui), mais la montée sur la croix aboutissant à la résurrection, et c'est effectivement au tombeau vide, devant l'absence du corps, volatilisé à l'intérieur des linges, que l'auteur "vit et crut" que l'Esprit était réellement capable de donner la vie éternelle à la chair...