Partage d'évangile quotidien
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De Dieu !

Jeu. 18 Décembre 2014

Matthieu 1, 18-24 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

De Jésus messie telle fut la genèse. Sa mère, Marie, était promise à Joseph. Avant qu'ils viennent ensemble, il se trouve qu'elle a dans ses entrailles, d'Esprit saint. Joseph, son mari, est un homme juste. Il ne veut pas la faire montrer du doigt : il décide de la renvoyer à la dérobée. 

Comme il est dans ce propos, voici : un ange du Seigneur, en rêve, paraît et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ta femme, car ce qui en elle est engendré est d'Esprit saint. Elle enfantera un fils. Tu l'appelleras de son nom : Jésus, car lui sauvera son peuple de leurs péchés. » Tout cela est arrivé pour que soit accompli le mot dit de la part du Seigneur par le prophète : “Voici, la vierge aura dans ses entrailles et enfantera un fils. Ils l'appelleront de son nom : Emmanuel, qui se traduit : ‘Avec nous Dieu !’” 

Joseph se réveille du sommeil. Il fait comme lui a imposé l'ange du Seigneur : il prend avec lui sa femme. 

 

 

La découverte de Moïse, par He-Qi

 

 

voir aussi : La part du rêve, Secrets de famille, Dieu, avec nous !, L'accomplissement des écritures

Après l'enracinement dans l'humain, hier, voici une première version de l'enracinement dans le divin, celle de Matthieu. Nous aurons la version de Luc samedi, quant à celle de Jean, très différente quand même dans ses principes, elle sera pour le jour de Noël. Marc seul a échappé au processus qui visera, au fil des premières décennies après la résurrection à faire de Jésus, beaucoup plus qu'un homme, le Fils unique de Dieu. Ce n'est évidemment pas sans signification que le plus ancien des quatre évangiles ne parle pas de conception "par l'opération du Saint Esprit", ne parle d'ailleurs pas non plus de la naissance de Jésus, ni de son enfance : ce sont des questions que les premiers "chrétiens" (en fait des juifs adeptes de Jésus comme Messie) ne se posaient pas, auxquelles ils ne voyaient pas d'intérêt, et, vraisemblablement, ces récits de Matthieu et Luc qu'on appelle les évangiles de l'enfance, n'existaient pas encore dans la tradition au moment où Marc a écrit. La plus grande prudence s'impose donc sur leur historicité, et, si nous voulons bien les comprendre, il convient de s'interroger sur les motivations de leurs auteurs lorsqu'ils les ont rédigés.

Pour Matthieu, que nous avons donc aujourd'hui, on pourrait penser au premier abord qu'il veut justifier la prophétie qu'il cite d'Isaïe (7, 14) : "la vierge aura dans ses entrailles et enfantera...". Mais ce serait faire un contre-sens : il y a certainement des dizaine de milliers de prophéties dans la Bible. S'il fallait construire une histoire de Jésus qui les réalise toutes, on tomberait forcément dans un casse-tête absolument insoluble. Le processus qui amène ces citations fonctionne à l'inverse : à partir du récit que l'évangéliste veut faire, il cherche dans la Bible s'il n'y aurait pas une prophétie qui pourrait l'appuyer. Matthieu a tendance à abuser de ce procédé, c'est sa fonction vraisemblable de scribe qui le pousse dans ce sens, mais ceci l'amène aussi à souvent arranger le texte original à sa guise, quand ce n'est pas parfois carrément tiré par les cheveux. Ici on notera deux hiatus. Le moins problématique, pour commencer, le nom de l'enfant : Jésus ou Emmanuel ? Jésus signifie "YHWH sauve" tandis qu'Emmanuel signifie "Dieu avec nous" comme l'explique le texte lui-même. Sur ce point, Matthieu n'a pas cherché à camoufler la différence, c'est donc qu'il ne voit pas de problème. Effectivement, on peut considérer qu'à partir du moment où Dieu vient parmi nous, c'est en soi une action de salut.

Le second point pose déjà plus question : la 'vierge'. Le texte original d'Isaïe ne parle pas d'une vierge, mais d'une jeune femme... Il n'y a rien d'extraordinaire, en soi, à ce qu'une jeune femme, arrivée à l'âge où elle peut concevoir (c'est le sens précis du terme d'Isaïe : une jeune fille nubile), se retrouve enceinte ! Matthieu n'a pas cependant à proprement parler 'triché', cette vierge, il ne l'a pas inventée non plus, mais pour la trouver il est allé chercher la traduction grecque de la Bible (qu'on appelle la Septante) qui était en usage dans la diaspora, c'est-à-dire dans les communautés juives vivant en-dehors d'Israël. Ce qui pose question, c'est que, en bon scribe israélien, Matthieu se basait normalement et de préférence sur la version hébraïque, et non grecque. On peut se demander aussi si ce changement de sens entre les deux versions avait bien été voulu par les traducteurs qui l'ont effectué, ou s'il ne s'agit pas plutôt d'une erreur jamais corrigée, car, dans tous les cas, en bonne orthodoxie juive, c'est évidemment le texte hébreux qui fait foi ! Il est donc vraisemblable que Matthieu ait considéré comme une véritable aubaine cette anomalie de la Septante, pour pouvoir appuyer son propos d'un Jésus conçu "d'Esprit saint", tout en sachant pertinemment que l'argument n'était pas très sérieux.

Mais pourquoi alors Matthieu tient-il tant à cette conception hors norme ? Il faut ici d'abord examiner la possibilité à laquelle beaucoup voudraient peut-être se raccrocher : celle que la conception par le Saint Esprit serait littéralement vraie. Certes, en théorie, Dieu peut sans doute faire tout ce qu'il souhaite, et donc, pourquoi pas, déposer en Marie un futur bébé créé de rien. Mais si les récits de Matthieu et Luc étaient vrais, on ne comprendrait pas alors que quelques années plus tard Marie, et les frères de Jésus, veuillent venir s'emparer de lui parce qu'ils le considèrent comme devenu fou ! si Jésus était vraiment un enfant de Dieu, Dieu lui-même, comme tend à vouloir le dire ces récits, ceux qui le savent, dont Marie au premier chef, ne devraient même pas seulement penser à se mettre en travers de sa route, aussi incompréhensible qu'elle puisse leur sembler. Un deuxième problème vient encore nous confirmer cette invraisemblance : les deux récits de Matthieu et Luc diffèrent pratiquement en tous points, ne se rejoignant que sur cette conception par le Saint Esprit. Chez Matthieu, c'est Joseph seul qui est averti du fait, c'est lui seul qui est concerné par l'histoire, lui seul qui prend toutes les décisions, Marie n'existe quasiment pas. Chez Luc, c'est l'inverse, c'est Marie seule qui est informée, c'est elle seule qui est concernée par l'histoire, elle seule prend les décisions, Joseph compte pour du beurre...

Et de nouveau : pourquoi ? Pourquoi Matthieu a-t-il éprouvé le besoin de donner à Jésus une origine qui le distingue à ce point du reste de l'humanité, alors que ce fait même est plutôt du genre à poser des problèmes pour maintenir en même temps que Jésus descend de David via ...Joseph. On ne peut ici qu'émettre des hypothèses. Il est possible que le thème de cette conception extraordinaire ait pris 'naissance' plus tôt dans les communautés d'origine païenne issues de la prédication de Paul, pour des raisons très différentes que nous verrons plutôt samedi. Mais il est toujours possible que les communautés d'origine juive, dont est issu Matthieu, en aient entendu parler, et qu'elles l'ait adopté, non pas pour dire que Jésus est Fils de Dieu selon la signification qu'il a chez Luc, mais plus simplement pour justifier cet attendu, partagé par un grand nombre de juifs, que, le Messie, nul ne saurait d'où il est. De cette façon, tout en maintenant un Jésus descendant de David grâce à son adoption sans réserve aucune par Joseph (importance de l'ange apparu en rêve pour qu'il obéisse comme il lui a été "imposé"), Matthieu peut dire en même temps que personne ne sait d'où il vient réellement, puisqu'il vient du ciel et non de la terre. Et c'est peut-être le plus important à retenir au sujet de Jésus, mais aussi de tout enfant et de chacun de nous : nul ne sait d'où nous venons exactement, réellement, au-delà de nos parents, de notre milieu familial, de notre culture. Comme Jésus, nous pouvons nous trouver de nombreuses racines qui nous ont préparé, et en même temps nous restons aussi un mystère qui nous dépasse : fils de Dieu.