Partage d'évangile quotidien
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Trop fort !

Sam. 31 Janvier 2015

Marc 4, 35-41 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il leur dit en ce jour-là, le soir venu : « Passons de l'autre côté. » 

Ils laissent la foule et le prennent avec eux, tel qu'il était, dans la barque ; d'autres barques étaient avec lui. Survient un grand tourbillon de vent. Les vagues se jettent sur la barque, au point que déjà se remplit la barque. 

Et lui est à la poupe, sur le coussin : il dort. Ils le réveillent et lui disent : « Maître, tu ne te soucies pas que nous sommes perdus ! » Une fois éveillé, il rabroue le vent et dit à la mer : « Tais-toi, sois muselée ! » Le vent tombe, et survient un grand calme. 

Il leur dit : « Pourquoi êtes-vous terrifiés ? Vous n'avez pas encore de foi ! » Ils craignent d'une grande crainte, ils se disaient l'un à l'autre : « Qui donc est celui-là ? que même le vent, et la mer, lui obéissent ! » 

 

 

Élie endormi, par He-Qi

 

 

voir aussi : Tempête dans un verre, Terreurs enfantines, Tempêtes sous les crânes, Sommeil du juste, De plus en plus fort

"de l'autre côté" : d'un point de vue très concret, l'autre côté signifie la rive est (orientale) du lac de Tibériade (ou mer de Galilée), ce qui signifie aussi hors d'Israël. Il est difficile de savoir à quel point les Galiléens qu'étaient Jésus et ses disciples pouvaient répugner au contact avec des étrangers, avec des non-juifs. La réputation ancestrale de la Galilée, dans l'opinion des Judéens, était précisément d'être beaucoup trop ouverte à ses voisins, ne serait-ce que par le biais du commerce et des activités, ce qui lui avait valu le surnom de "carrefour des nations". Quelle que soit donc la réalité du sentiment des Galiléens pour leurs voisins, le récit fait clairement comme si ce "passons de l'autre côté" représentait une aventure dans un pays dangereux (ce que va confirmer la suite que nous verrons lundi, puisque Jésus va se retrouver aux prises avec un homme possédé par rien moins que deux mille démons...). C'est à l'embarquement pour une expédition périlleuse que nous assistons ici, et il n'y a donc rien de surprenant à ce que l'histoire frôle la catastrophe...

"un grand tourbillon de vent" : toujours d'un point de vue très concret, le mot λαῖλαψ (laïlaps) désigne ce phénomène par lequel le vent se met effectivement parfois à tourbillonner, ce qui dans ses variantes les plus extrêmes peut bien prendre la forme d'un cyclone, mais que nous observons aussi déjà dans ses formes les plus simples en automne avec ces feuilles mortes qui se mettent à danser en rond au sol ou dans les airs. Ici Marc a précisé que ce tourbillon était grand, Luc (8, 22-25) a préféré enlever ce qualificatif. Dans tous les cas, on ne parle pas de 'tempête', bien que cet épisode soit très souvent appelé "la tempête apaisée", encore moins d'un "grand séisme" (sic) ! comme l'a interprété Matthieu (8, 23-27 ; Matthieu a une grande affection pour les séismes, puisqu'il en place un autre au moment de la mort de Jésus, et un autre à sa résurrection...). Nous ne sommes donc pas dans un déchaînement généralisé des forces de la nature, mais tout au plus dans un phénomène ponctuel et localisé, qui semble s'être déclenché comme par hasard juste exprès pour la barque des disciples : c'est dans cette barque-ci qu'on est aux prises avec la panique, pas dans les "autres barques qui étaient avec lui"... C'est leur inquiétude, leur sentiment d'insécurité, qui a transformé ce qui aurait dû juste secouer un peu leur embarcation, en un naufrage imminent, l'affolement ayant exagéré leurs réactions.

Nombre de ces hommes (tous ?) étaient des pêcheurs, qui auraient donc dû savoir garder leur sang-froid. Mais la mer reste toujours dans un statut ambigu. Si c'est d'elle qu'ils tirent leur nourriture, c'est aussi un jeu dangereux auquel ils jouent, ils le savent, un jeu où, parfois, c'est elle qui a le dernier mot. Il y a toujours une forme de défi à la mort à s'aventurer en mer (même dans celle-ci, qui n'est en réalité qu'un lac, et très paisible, contrairement à ce qu'affirment les légendes colportées par des siècles d'exégèse biblique !). Dans la cosmologie hébraïque, les eaux sont un symbole du néant, celui à la face duquel planait l'Esprit/Souffle de Dieu avant le début de la création et d'où l'univers sera tiré, et les eaux sont aussi symbole de retour à ce néant par la mort, ce qui s'est passé par exemple et par excellence au déluge. Il y a tout ça dans leur tête, quand ils sont "en route" pour cet autre côté où, à leur idée, rien de bon ne peut les attendre. C'est pourtant l'Esprit qui les y pousse, ou plus exactement qui y pousse Jésus, parce que eux, justement... cet Esprit/Souffle/Vent qui meut Jésus sans le perturber le moins du monde ("il dort") parce qu'il l'habite, eux, qui ne sont qu'à côté, il les bouscule, les tourneboule comme dans un vertige hallucinatoire, et les voilà "perdus". Eh oui ! Jésus n'avait pas compris ça : ils ne sont pas comme lui, eux, ils n'ont pas "de foi" en eux (Matthieu préfère dire, dans un terme qui lui est propre, que leur foi est petite), ils ne connaissent pas l'Esprit...

De telles mésaventures peuvent nous arriver aussi. Dans notre vie spirituelle, il se peut que nous nous trouvions soudainement placés dans une situation qui nous donne le vertige, voire qui nous panique, simplement parce que nous avons suivi, trop loin ou trop vite, une intuition qui se présentait à nous. Ce n'est pas que l'intuition était fausse, c'est que nous n'étions pas prêts pour l'incarner, que nous nous y sommes précipités avec une seule part de nous-mêmes, comme si nous pouvions nous séparer en deux. C'est un peu ce qui s'est passé aussi pour les disciples. Ils suivaient Jésus, parfois comme des aveugles ! Ici, clairement, c'est ce qu'ils ont fait : ils étaient remplis d'appréhension à l'idée de cette traversée. Ils étaient présents de corps avec lui, mais leur tête était ailleurs, d'autant qu'en s'endormant il leur avait donné l'impression — pas fausse — qu'il ne comprenait pas dans quel état d'esprit ils étaient. Suivre Jésus ne peut pas consister en ce genre de foi qui négligerait qui nous sommes, et qui consisterait, au final, à compter sur lui pour tout faire à notre place, comme ici quand il doit calmer le vent et la mer. On pourrait résumer : c'est très bien de croire que Jésus était habité de l'Esprit qui l'a fait fils de Dieu, mais si cela ne nous amène pas à entrer nous aussi dans la même relation au Père, alors c'est en vain qu'il en a témoigné pour nous.