Partage d'évangile quotidien
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Lumière sourde

Lun. 22 Septembre 2014

Luc 8, 16-18 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Personne n'allume une lampe pour la couvrir d'un récipient ni pour la mettre en-dessous d'un lit. Mais on la met sur un lampadaire pour que ceux qui pénètrent voient la lumière. 

« Car rien de caché qui ne devienne manifeste, ni rien de secret qui ne doive être connu et venir se manifester. 

« Aussi, prenez garde, comment vous entendez ! Car celui qui a, il lui sera donné. Et celui qui n'a point, même ce qu'il croit avoir lui sera pris ! » 

 

 

Le buisson ardent, par He-Qi

 

 

voir aussi : Mais c'est quoi, ça ?, Transparence et vérité, Lumière d'intérieur, Pépites

Cette série de trois sentences figure aussi chez Marc (4, 21-25) dans ce même ordre, quoi que la dernière y soit nettement plus développée. On retrouve de plus les deux dernières dans d'autres passages des évangiles. Celle sur le "caché/manifesté" se retrouve notamment chez Luc lui-même en 12, 2 (// Matthieu 10, 26). De même pour celle sur "qui a/qui n'a pas" qui se retrouve chez Luc en 19, 26 (// Matthieu 25, 29). On qualifie parfois de telles sentences de l'adjectif de 'voyageuses', ce qui est une façon de décrire l'effet qu'elles nous donnent dans un évangile. Il y a deux explications possibles à ce fait, non exclusives l'une de l'autre. La première est que Jésus ne s'adressait pas toujours aux mêmes personnes, au contraire, et que, comme un conférencier moderne, il a certainement répété plusieurs fois les mêmes paroles, les mêmes conseils, les mêmes paraboles, à de nombreux auditoires. La deuxième est que l'histoire elle-même de la composition des évangiles est d'abord passée par une période orale où les sources et filières de transmission ont été multiples, et qu'il est donc normal que certaines sources aient combiné le matériau des gestes et des paroles de Jésus d'une manière, et d'autres sources d'une autre manière. Ceci signifie qu'il n'y a rien de certain à ce que Jésus ait prononcé ces trois sentences à la suite ! Nous sommes plutôt en présence d'un arrangement qui a été fait à un certain stade de la tradition, avant Marc ou peut-être par Marc lui-même, et repris ensuite par Luc.

Je souligne ce processus de composition des évangiles, parce qu'il faut reconnaître que le lien entre ces trois sentences n'est pas évident à saisir. Si elles ont bien été liées par un "car" et un "par conséquent", avouons qu'à la première lecture ces conjonctions nous interrogent plus qu'autre chose. Imaginons alors leur effet pour les auditeurs de Jésus, qui n'ont pas comme nous les moyens de s'arrêter dans la lecture : incompréhensible. Il y a donc deux manières possibles de les lire : chacune isolément — et dans ce cas nous sommes plutôt dans ce que Jésus a voulu dire, avec la difficulté qu'une sentence isolée peut avoir des significations multiples — ou dans leur enchaînement tel que nous le trouvons ici — et dans ce cas nous sommes plutôt dans ce que les premiers chrétiens ont voulu dire, même si ce n'est pas forcément pour autant contradictoire avec le message originel de Jésus.

Isolément, la première sentence est souvent lue, et utilisée ainsi dans les argumentaires de certains, comme une incitation à témoigner de sa foi. Nous avons reçu une certaine lumière, nous aurions alors le devoir d'en témoigner, de la faire rayonner sur le monde. La lumière est identifiée à la foi, souvent en ce cas malheureusement plutôt comprise comme une doctrine, et nous n'aurions pas le droit de nous taire, nous devrions la clamer sur tous les toits. Si nous ne nous comportions pas ainsi, ce serait comme si nous étouffions cette lumière sous une bassine renversée et que nous allions mettre le tout sous un lit, pour être bien sûrs que pas une petite lueur ne puisse s'en échapper. Cette interprétation s'appuie en fait sur la version de Matthieu (5, 14-16), qui la conclut effectivement plus ou moins en ce sens : "Ainsi, que votre lumière resplendisse devant les hommes, pour qu'ils voient vos belles œuvres et louent votre père dans les cieux". Oui, sauf que Matthieu ne parle pas ici de 'dire' mais d'être, il évoque un témoignage par "les œuvres" et non par la parole, il rejoint plutôt Jean avec son "aimez-vous les uns les autres, qu'on puisse dire en vous voyant : regardez comme ils s'aiment".

La deuxième sentence, prise telle quelle, n'a guère de sens en elle-même. Il faut savoir à quoi fait allusion le 'caché' ou le 'secret'. Si on examine l'autre contexte où on la trouve, en Matthieu 10, 26-27 et Luc 12, 1-3, on y voit déjà des sens différents selon les deux auteurs ! Chez Matthieu, elle serait plutôt, cette fois-ci pour de bon, une incitation à la prédication, au témoignage par la parole : "Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière, clamez-le sur les terrasses". Mais Luc, de son côté, change complètement le sens de cette même phrase en la formulant ainsi : "Ce que vous direz dans les ténèbres, sera (un jour) entendu dans la lumière, clamé sur les terrasses" ! On est encore dans le témoignage par la parole, mais il ne s'agit plus du tout d'aller faire les malins et se montrer. La sentence sur le 'caché' devient simplement une prophétie, une promesse, que viendront des temps où le témoignage discret, mesuré et respectueux, finira par être compris. On n'est plus dans la même attitude... Pour être exhaustif, on peut noter encore que, toujours chez Luc, le 'caché' peut faire allusion à la phrase qui précède immédiatement, qui parle de l'hypocrisie des pharisiens. La caractéristique de l'hypocrisie étant justement de masquer derrière une apparence de respectabilité des motivations nettement moins avouables, la sentence peut alors prédire que cette hypocrisie sera un jour démasquée.

Nous ne nous attarderons pas sur la troisième sentence, qui est ici, chez Luc, une extrapolation beaucoup trop éloignée et sans lien direct avec les deux précédentes. Marc a conclu pour sa part les deux premières par le refrain "celui qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende", qui est juste un appel à faire attention à ce qui vient d'être dit. Il a ensuite développé cet appel : attention, c'est à la mesure de ce que vous entendez que vous serez vous aussi entendus, "car celui qui a...". La réduction drastique qu'a fait subir Luc au texte de Marc le rend, à mon sens, quasiment ésotérique ! et, de toutes façons, cela aurait pu être dit aussi après de nombreuses autres sentences ou enchaînements de sentences. Venons-en alors aux deux premières en lien l'une avec l'autre. Je crois que toute la question est de savoir qui désigne la personne qui allume une lampe. La lumière est certainement celle de la foi, telle que Jésus voulait la transmettre, la même dont il disait qu'il était venu sur terre pour allumer un feu et qu'il lui tardait qu'il ait embrasé le monde. Et, dans ce cas, celui qui allume est évidemment Jésus. La question n'est donc pas "que faisons-nous de notre foi", mais que va en faire celui qui l'a allumée en nous ! Nous rejoignons l'interprétation de Luc dans l'autre passage où il utilise la deuxième sentence : le caché qui deviendra manifeste est une prédiction qu'il en sera ainsi, un jour, pas une incitation à la croisade, même avec comme seules armes les mots.