Partage d'évangile quotidien
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Deux hommes

Ven. 3 Juillet 2015

Matthieu 9, 9-13 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

De là, Jésus passe... Il voit un homme assis à la taxation, appelé Matthieu. Il lui dit : « Suis-moi ! » Il se lève et le suit. 

Or, quand il est à table dans la maison, voici : de nombreux taxateurs et pécheurs viennent... Ils se mettaient à table avec Jésus et ses disciples !  Ce que voyant, les pharisiens disent à ses disciples : « C'est avec les taxateurs et pécheurs que mange votre maître ! Pourquoi ? »  Il entend et dit : « N'ont pas besoin de médecin les forts, mais ceux qui vont mal. Allez apprendre ce qu'est : “Miséricorde je veux, et non sacrifice !” Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. » 

 

 

Les noces de Cana, par He-Qi

 

 

voir aussi : Familiarités déplacées, Auto-justifications, Spécialisation médicale, Mauvaises fréquentations, Savoir-vivre

Matthieu s'autorise une petite digression dans son récit de dix miracles, pour nous rapporter : aujourd'hui, ce récit de la vocation d'un collecteur d'impôts, et demain, une série d'aphorismes sur le thème de l'ancien et du nouveau. Cet ensemble se retrouve aussi chez Marc et chez Luc, et chez eux aussi à la suite de la guérison du paralytique. Ce n'est donc pas que Matthieu soit allé chercher exprès des matériaux épars pour les rassembler précisément à ce moment-là du récit, il a juste choisi de rapporter un peu plus que le miracle seul du paralytique ; mais il n'en reste pas moins qu'il était certainement conscient de provoquer ainsi une rupture dans son énumération.

C'est ce fait, cette analyse d'une intrusion, ou d'une errance, dans le cours logique du récit, qui incite certains à donner du poids à cette vocation, d'un collecteur d'impôts que Matthieu est le seul à nommer ..."Matthieu". L'auteur n'aurait pas pu résister, il lui aurait fallu à tout prix mentionner cet épisode qui le concernait personnellement, et tant pis pour l'ordonnancement, jusque là très rigoureux, de son ouvrage. Il est certain que cette rupture pose des questions, mais s'il s'agissait simplement de ne pas perdre le récit de sa propre vocation, Matthieu aurait aussi bien pu l'insérer ailleurs, par exemple entre la fin du sermon sur la montagne et le début des dix miracles. Alors peut-être que tout ceci veut dire que Matthieu considère cette conversion d'un collecteur d'impôts comme de l'ordre du miraculeux, elle aussi ? d'autant que cet ancien collecteur d'impôts va faire bientôt carrément partie du groupe mythique des douze. Nous avons donc là une interprétation possible : Matthieu sait très bien d'où il vient, qui il a été autrefois, et donc à quel point la rencontre de Jésus a été pour lui une métamorphose de fond en comble, la naissance d'un autre homme, le surgissement d'une personne entièrement nouvelle.

Quoi qu'il en soit, cette diversion est sans doute la bienvenue, au milieu des dix "travaux d'Hercule" de notre héros, Jésus, pour nous aider à relativiser la fascination qu'exerce toujours sur nous le surnaturel. Car l'extraordinaire du surnaturel reste quand même toujours une exception, alors que nous baignons en permanence dans un extraordinaire du naturel, auquel il ne tient qu'à nous d'accéder. J'avoue que j'ai, personnellement, beaucoup plus d'attraits pour le second que pour le premier. Cette conversion qui a atteint Matthieu, il est certain qu'il la doit pour une très grande part à l'appel, l'invitation, que lui a adressé Jésus. Mais une telle invitation s'adresse à nous de tous temps et en tous temps, qu'elle passe par une personne, un événement, des circonstances, l'appel est pourtant là, sans cesse, et, au-delà du déclencheur qui joue comme un rôle de catalyseur, les possibilités d'y répondre sont en nous, elles aussi de tous temps et en tous temps. Le plus grand miracle de Jésus n'est donc pas, à mon sens, à chercher dans ces événements qui manifestent un merveilleux tout extérieur (et à la réalité d'un certain nombre desquels je crois, pourtant), mais d'abord et avant tout dans sa capacité à avoir été, et à être encore, un formidable éveilleur. C'est d'ailleurs cette caractéristique, seule, qui permet d'expliquer aussi les "miracles".

Alors il est évident que Jésus n'allait pas s'adresser uniquement aux "justes". À supposer déjà qu'il le soient réellement, justes, il semble évident que l'appel s'adresse tout particulièrement à ceux qui sont le plus perdus dans leur vie, car ce sont eux qui peuvent le plus sentir ou pressentir le manque. Les "justes", si ce sont de vrais justes, savent déjà quel est exactement leur manque. Mais si ce sont de faux justes — et c'est vraisemblablement ce dont nous parle ce passage —, alors c'est le contraire : ils s'imaginent qu'il leur manque si peu, ils sont tellement emplis de ce qu'ils considèrent comme leur justesse, qu'il y a très peu de chance qu'ils puissent entendre quoi que ce soit. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ne sont pas appelés : l'appel est pour tous.