Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Premier âge ?

Ven. 27 Novembre 2015

Luc 21, 29-33 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il leur dit une parabole : « Voyez le figuier et tous les arbres :  quand déjà ils pointent, en regardant, de vous-mêmes, vous connaissez que déjà l'été est proche. Ainsi, vous aussi : quand vous verrez cela arriver, connaissez qu'il est proche, le royaume de Dieu ! 

« Amen, je vous dis : cet âge ne passera pas que tout n'arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles, non, ne passeront pas ! » 

 

 

Le buisson ardent, par He-Qi

 

 

voir aussi : Signes des temps, Bientôt l'été !, Tout passe, tout lasse, Gravées dans le marbre ?, Permanence du verbe, Le temps que dure cet aujourd'hui

C'est sans doute ici que le discours apocalyptique, que nous parcourons depuis maintenant trois jours, montre le plus ses faiblesses. "cet âge ne passera pas que tout n'arrive" est une affirmation typique du judéo-christianisme. C'est la méthode Coué : on est enfermé dans une attente exaspérée du "retour de Jésus", alors on met dans sa bouche une "prophétie" de ce qu'on veut croire — ce serait lui-même qui l'aurait dit, donc on a bien raison ...même si on a tort. En fait, il n'est même pas complètement impossible que Jésus ait dit quelque chose de cet ordre, dans la première période de son ministère, quand lui aussi croyait que les miracles (guérisons et exorcismes) signifiaient l'imminence de la survenue d'un Royaume aux allures encore très proches des attentes traditionnelles du judaïsme.

On trouve très nettement ces mélanges, dans les évangiles, sur la conception du Royaume ; des passages nous en parlent comme de l'événement attendu par le judaïsme de l'époque, d'autres comme de tout autre chose, d'un état (d'esprit) essentiellement intérieur. Ce qui est certain à ce sujet, c'est que c'est le judéo-christianisme qui est le plus resté sur la première conception, et le pagano-christianisme qui s'en est le plus démarqué. Ce qui est certain, aussi, c'est que ces deux conceptions ne sont pas compatibles, contrairement à ce qu'en pense encore le christianisme institutionnalisé actuel, qui veut bien donner droit de cité à la seconde conception, mais sans renoncer pour autant à la première. Mais la pierre d'achoppement sur laquelle trébuchent le plus grand nombre est encore la question de savoir ce que Jésus lui-même a pu en penser : est-ce que les survivances de la conception ancienne du Royaume sont le seul fait des premiers chrétiens, issus du judaïsme, et qui sont donc restés complètement, ou presque, à côté de la plaque par rapport à ce que Jésus avait essayé de leur transmettre ? ou sinon, quoi ?

Notre problème, aujourd'hui, pour juger de cette question, est qu'on nous a transmis une image tellement idéalisée de Jésus, qu'on n'osera pas se représenter que lui-même ait pu hésiter, qu'il ait pu y avoir une histoire de sa pensée sur ce sujet. On se représente un Jésus arrivé tout droit sur terre armé de pied en cap de sa stature de fils de Dieu, un Jésus omniscient dès le sein de sa mère, un Jésus qui n'aurait pas commencé son chemin spirituel tout "bêtement" comme nous tous, par la religion reçue dans son enfance, et à laquelle il a cru, tout "bêtement", comme nous tous. Chacun a le droit de voir les choses comme il l'entend, mais pour moi un Jésus qui a été vraiment homme ne peut pas avoir été dès le début pleinement conscient de sa divinité, il a eu à la découvrir progressivement, comme nous tous. Et je ne crois pas non plus qu'il ait reçu, à un moment ou un autre (la théophanie décrite à l'occasion de son baptême, notamment), une révélation pleine et entière, et de sa divinité, et donc en même temps de ce qu'il avait à enseigner. Pour moi, ce processus de prise de conscience de sa divinité est un processus qui s'est poursuivi jusqu'à la fin de sa vie, et même dans sa mort, et notamment je crois que dans la première période de son ministère, en Galilée, Jésus n'était pas encore très clair sur la nature du Royaume.

On peut donc trouver quelques excuses aux judéo-chrétiens, d'être restés sur la conception traditionnelle du Royaume ; ils sont simplement restés sur ce qu'ils croyaient lors de la première période du ministère et dont ils n'avaient pas été détrompés dès ce moment-là. Ils n'ont simplement pas suivi l'évolution que Jésus a faite, lui, pour sa part, dans un second temps. On retrouve bien par exemple, dans les synoptiques, cette phrase, la plus nette : "le Royaume est en vous", et d'autres moins explicites, mais visiblement, s'ils ont noté par scrupule ces mots, ils n'ont pas compris ce qu'ils voulaient dire. Les évangiles nous donnent, au contraire, des indices que jusqu'au bout ils sont restés dans l'idée que Jésus allait prendre le pouvoir. Sa mort a alors certainement été une déchirure épouvantable, pour eux. Ce n'était pas du tout ainsi que cela devait se passer, il n'était absolument pas prévu, dans leurs schémas, que le Messie meure. Et même, ils en ont à ce moment conclu qu'ils s'étaient trompé, d'avoir cru en Jésus, qu'il n'était qu'un imposteur qui les avait bernés.

Plus tard, s'est produit ce que Luc a appelé la venue de l'Esprit, et que les judéo-chrétiens ont plutôt appelé la résurrection de Jésus. Cet événement correspond à une compréhension, soudaine ou progressive, de ce à quoi ils avaient été aveugles jusque là. C'est une illumination, plus ou moins profonde, qui les a saisis. Ils ont découvert le Père, la Présence de Dieu, en somme quelque chose de l'ordre de l'autre Royaume, quelque chose de l'ordre de ce que Jésus avait essayé de leur transmettre... Mais même si on peut considérer que cet événement a été pour eux comme un bond quantique, les faits parlent d'eux-mêmes : cela ne les a pas empêchés de rester aussi sur une attente d'un Royaume avec encore de nombreux traits hérités de leurs anciens présupposés. Certes cette vie intérieure avec Dieu qu'ils ont découverte à ce moment-là était quelque chose d'absolument inouï pour eux, mais ils n'ont pas pensé que c'était "ça", le Royaume, et ils ont donc alors imaginé cette histoire de Jésus parti au ciel mais qui allait revenir incessamment sous peu pour le grand jour.

Ne les jugeons pas trop sévèrement : nous n'aurions pas fait mieux à leur place. Mais il serait grand temps, il me semble, que le christianisme institutionnalisé sache, enfin, dépasser ce qu'on ne peut que considérer comme une maladie infantile...