Éliminatoires
Des foules nombreuses faisaient route avec lui. Il se tourne et leur dit :
« Si quelqu'un vient à moi et ne hait point son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple ! Qui ne porte sa propre croix en venant derrière moi ne peut être mon disciple !
« Car lequel d'entre vous, s'il veut bâtir une tour, ne s'assoit d'abord pour calculer la dépense : s'il a pour terminer ? Autrement, s'il pose les fondations, et n'a pas la force de mener à terme, tous ceux qui voient commencent à le bafouer en disant : "Cet homme a commencé à bâtir, et n'a pas eu la force de mener à terme !" Ou bien quel roi, s'il va affronter un autre roi à la guerre, ne s'assoit d'abord pour examiner s'il est capable, avec dix mille, de rencontrer qui, avec vingt mille, vient contre lui ? Sinon, tandis qu'il est encore loin, il lui envoie une ambassade pour solliciter des conditions de paix.
« Ainsi donc pour tous : qui parmi vous ne dit pas adieu à tous ses biens ne peut être mon disciple ! Donc, bon est le sel. Si même le sel devient fou, avec quoi l'assaisonner ? Ni pour la terre, ni pour la fumure, il n'est plus apte : Dehors on le jette ! Qui a des oreilles pour entendre, entende ! »
voir aussi : En exclusivité, Forces spéciales, Le juste prix, Disciple
C'est clair : Jésus nous invite à un changement radical de vie. Mais ce serait mal le comprendre que de le faire "pour lui". Ce n'est pas parce qu'il nous le propose, qu'il faut nous engager sur ce chemin, mais "pour nous". C'est une très mauvaise lecture qui nous a invité pendant des siècles à nous effacer, à lui donner notre place, à l'appeler à venir remplir notre cœur, etc... Comme tout maitre spirituel authentique, Jésus ne souhaite dominer, "prendre les commandes" de, personne. Il ne s'agit donc pas de remplacer père, mère, conjoint, enfants, frères et sœurs par Jésus ! Il s'agit encore moins de se déresponsabiliser, de devenir un parfait égoïste, avec la bonne excuse qu'on se consacrerait à Jésus en priorité ! Il nous faut examiner ces questions avec beaucoup d'attention pour ne pas leur faire dire le contraire de ce qu'elles veulent nous dire.
Notre rapport à Jésus, d'abord. La première expression qu'on trouve ici "venir à Jésus" pourrait être ambigüe, et, de fait, dans le développement de la théologie chrétienne cette ambiguïté s'est très vite manifestée. Heureusement, la seconde expression que nous trouvons dans le texte d'aujourd'hui est plus claire : "venir derrière Jésus". De son vivant, Jésus n'a jamais invité qu'à faire comme lui, l'imiter, le prendre comme modèle si on veut. Ce qu'il voulait, c'était partager, faire découvrir, la relation qu'il entretenait avec le Père, et qu'il pensait accessible à chacun. Il ne s'est jamais pensé comme un sauveur, si ce n'est comme révélateur d'une vision de Dieu autre, plus vraie. Le "rachat de nos péchés", ce n'est pas de lui. Ce n'est pas absolument faux, en ce sens que ce qu'il nous a transmis nous rend effectivement libres ! mais en cela, il ne faut pas s'imaginer qu'il ait jamais fait, ni ne fera jamais, quoi que ce soit à notre place.
Non, ce qui doit devenir pour nous plus important que nos proches et que tous nos biens, ce n'est pas Jésus, mais Dieu. Ici encore, l'expression est forte : "qui ne hait point". Elle n'est pourtant pas contradictoire avec un comportement moral irréprochable, elle ne remet pas en cause la Loi d'amour du prochain. La haine dont il est question n'est pas le contraire de cet amour (on pourrait même dire qu'elle le mène en fait à son plus haut degré), et il ne s'agit pas non plus de se réfugier dans une indifférence confortable. Mais il faut pourtant avoir dépassé tout attachement, toute illusion de sécurité, il faut être allé au-delà de notre besoin de nous définir comme fils ou fille de, conjoint de, parent de... il faut nous savoir nus, pour pouvoir être en vérité devant Dieu. D'ailleurs, la dernière formule éclaire cette question, qui nous parle de "dire adieu à tous nos biens" : voilà, c'est ce dont il s'agit aussi avec nos proches, d'épurer nos relations avec eux de tout ce qui, finalement, les transforme en nos propriétés. Vaste sujet, très difficile à discerner.
Mais ce qui est sans doute encore le plus difficile à entendre, c'est que tout ceci ne constitue pas du tout le programme de notre cheminement avec – ou derrière – Jésus ! mais 'seulement' la condition initiale. On ne peut pas tricher sur ce point avec le texte d'aujourd'hui, c'est ce qui est dit dans le premier avertissement donné par Jésus, et c'est ce que disent aussi les deux petites paraboles qui suivent : il ne sert à rien de se lancer à la suite de Jésus si on n'a pas d'abord satisfait à cette première condition, ce serait bâtir en vain une tour qui ne pourra jamais être achevée, ou plus clairement encore courir à une défaite certaine et à plate couture face à un ennemi deux fois plus fort que nous. Et Jésus sait bien pourquoi il met cette première condition "sine qua non", c'est tout simplement sa propre expérience qui parle, celle qu'il a vécue dans le désert et l'a mené à découvrir le Père : on ne peut pas faire l'économie du dénuement absolu pour trouver Dieu, il n'y a pas d'autre chemin, ceci est intrinsèque à notre nature et la sienne.


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