L'esclavage de la loi
« Qui d'entre vous, s'il a un esclave, laboureur ou berger, qui rentre du champ, lui dira : "Tout de suite, viens, allonge-toi" ? Non ! Mais il lui dira : "Prépare-moi à dîner. Ceins-toi, sers-moi, jusqu'à ce que j'ai mangé et bu. Et après cela, tu mangeras et boiras, toi !" Est-ce qu'il a gratitude pour l'esclave qui a fait ce qui était prescrit ?
« Ainsi de vous : quand vous aurez fait tout ce qui était prescrit, dites : "Serviteurs inutiles, voilà ce que nous sommes : ce que nous devions faire, nous avons fait !" »
voir aussi : En avoir ou pas, Devoir à la maison, Imbéciles heureux ?, La tenue de serviteur
On trouve comme ça dans les évangiles des paroles extrêmes et aux antipodes les unes des autres. Nous avions, il y a trois semaines, un maître qui se mettait au service de ses serviteurs, aujourd'hui nous avons des serviteurs taillables et corvéables à merci, et qui sont invités à s'y résigner sans murmures. Bien sûr, tout ceci n'est pas complètement incohérent : si le maître décide de faire une fleur à ses serviteurs, c'est selon son bon vouloir, c'est du purement gratuit de sa part, et nous aurions tort d'y voir une récompense de nos actions, d'où l'attitude dont on nous parle aujourd'hui, de ne pas nous monter la tête avec nos supposés mérites. Et voilà, tout s'explique. Oui, d'un certain point de vue, cette conception est vraie, et nous ne devrons pas l'oublier, mais pouvons-nous nous en contenter ?
L'image de nos relations à Dieu qui nous est donnée dans ces raisonnements est celle des serviteurs vis-à-vis de leur maître. C'est une réalité, bien sûr, celle du Dieu créateur, tout-puissant, tellement loin et haut au-dessus de ses créatures que nous ne pouvons que nous considérer comme de misérables vermisseaux. Mais cette réalité ne traduit rien du Dieu dont a parlé Jésus, du Père. Si nous en restons à ce Dieu, Jésus est venu pour rien et c'est pour rien qu'il a donné sa vie. On peut pousser la comparaison plus loin : enfants humains, nous avons appris que l'amour de nos parents n'était pas illimité, contrairement à ce que nous nous imaginions auparavant. Nous avons dû passer de l'illusion qu'ils nous aimaient inconditionnellement, à la réalité qu'ils faisaient de leur mieux mais avec leurs limites. Nous nous sommes alors imaginé que nous pouvions gagner cet amour par notre comportement, et cela fonctionne effectivement souvent comme ça dans les familles, mais ce n'est alors plus d'amour qu'on parle ! Et se pose alors la question : Dieu est-il comme nos parents, et comme nous avec nos enfants, limité dans son amour ?
Il semble bien difficile de concilier les deux images de Dieu ! Gratuit signifie que l'amour n'est pas un dû, que nous ne pouvons pas l'exiger, et infini signifie que nous pouvons toujours compter dessus... cette contradiction semble insoluble. Du moins tant que nous restons prisonniers de nos conceptions anthropomorphes, de nos images de l'amour entre personnes humaines, individus fondamentalement distincts les uns des autres. Si je considère Dieu comme n'étant que le radicalement autre que moi, absolument différent et extérieur, alors oui, le Père de Jésus et le Dieu tout-puissant sont inconciliables. Il faut nous envisager comme partie de Dieu, une des manifestations de son être, pour que les contradictions se résolvent. C'est parce que nous sommes de Dieu, et en même temps autres, que son amour pour nous est à la fois gratuit et inconditionnel. Nous sommes de Lui, et nous sommes aussi autres, parce que nous ne sommes pas tout Lui. Mais, ce étant, nous ne sommes pas qu'une réduction de son être, nous sommes aussi sa réalisation, son accomplissement.
Dieu n'est pas statique, il devient, et ce qu'il devient, c'est nous qui le déterminons, il devient ce que, nous, nous devenons. Nous nous éloignons décidément de l'image du maître et des serviteurs ! il serait bien plus juste de parler d'associés, de collaborateurs, d'amis... à condition, bien sûr, que nous restions en relation avec notre partenaire, que nous ne prenions pas nos décisions tout seuls et arbitrairement. Une relation de confiance, ça ne peut marcher que dans les deux sens.


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