Course d'orientation
Or, comme s'accomplissaient les jours de son enlèvement, il affermit sa face pour aller à Iérousalem. Il envoie des messagers devant sa face. Ils vont et entrent dans un village de Samaritains, afin de préparer pour lui. Mais ils ne l'accueillent pas parce que sa face allait à Iérousalem. Ce que voyant, les disciples Jacques et Jean disent : « Seigneur, veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? » Il se retourne et les réprimande. Et ils vont dans un autre village.
voir aussi : Fils du tonnerre, En campagne, Mécréants
Ce passage est propre à Luc, qui souligne ce qui a changé depuis la transfiguration : Jésus a pris sa décision, il ira à Jérusalem malgré tout ce que cela signifie comme risques. Ce n'est pas parce qu'il souhaite que ça se finisse mal, qu'il y va, encore moins parce qu'il saurait d'avance qu'il serait 'enlevé' au ciel, comme le laisse entendre Luc. Il n'y a pas de calendrier préétabli auquel Jésus devrait se soumettre, il n'a pas de vision prophétique du déroulement précis des événements, il ne sait pas ce qui va se passer exactement. Ce qu'il a compris, à la transfiguration, c'est que son chemin était là : aller témoigner à Jérusalem, au cœur des instances religieuses. Il se doute que ce ne sera pas facile, mais c'est tout ce qu'il sait, si ce n'est que c'est ce que son Père espère de lui, et qu'il a l'aval et le patronage des deux plus grandes figures de son peuple, Moïse et Élie. Cette présence de Moïse et Élie à la transfiguration sont très importantes pour comprendre le tournant que Jésus aborde maintenant. Jusqu'ici, il n'a témoigné que de son rapport personnel à Dieu, ce Père qui envoyait ses signes qu'étaient les guérisons et exorcismes. Mais maintenant, il est sûr que ce Père est bien le même qu'ont révéré Moïse et Élie, qu'il n'est pas en train de prêcher un nouveau dieu mais bien le YHWH de son peuple, et c'est toute la raison qui le justifie et le motive d'aller le porter à ceux qui sont censés le connaître le mieux, ses représentants officiels en quelque sorte.
En fait, d'ici à ce que Jésus entre effectivement dans Jérusalem au chapitre 19 seulement, Luc va nous raconter encore beaucoup de choses, dont il serait difficile d'affirmer qu'elles sont toutes survenues seulement le long de ce trajet. Il parle ici de cette montée vers la capitale, parce qu'elle est une conséquence de la transfiguration, c'est de là qu'elle s'enracine. Peu de chance, donc, que ce soit tout de suite qu'arrive la mésaventure d'un village samaritain qui refuse de les accueillir, mais ceci permet à Luc de nous présenter une fois de plus Jacques et Jean, ces deux témoins privilégiés de l'événement sur la montagne, dans leurs œuvres. C'est une nouvelle piqure de rappel du contraste entre l'état d'esprit de Jésus et celui des disciples. Que ces samaritains aient manqué aux lois 'sacrées' de l'hospitalité n'était pas dirigé spécialement et nommément contre Jésus. C'était la manière de faire habituelle de ce village vis-à-vis de tous ceux qui "allaient à Jérusalem", comme le dit bien le texte. Et Jacques et Jean, et les autres, le savent bien qu'il y a ce vieil antagonisme entre les juifs et les samaritains, ils n'en sont sûrement pas surpris. Mais nos deux frères terribles sont tellement imbus de leur futur rôle de chefs du gouvernement qu'ils le prennent pour une insulte personnelle : ça mérite au moins de leur faire tomber le feu du ciel sur la tête, à ceux-là ! Jésus a dû en rire sous cape, et il est bien possible que ce soit de cet épisode que date leur sobriquet de "fils du tonnerre".
Au-delà du ridicule, il y a malheureusement aussi le tragique de la situation. Jésus n'est quand même pas trop dur avec eux : il les réprimande. Le mot grec est souvent utilisé dans un contexte où il s'agit d'enfants, il les sermonne, donc, comme des gamins, c'est bien ce genre de rapports qu'il aura désormais avec eux. Mais pour ce faire, Luc nous dit qu'il doit d'abord "se retourner". Comme Jésus les avait préalablement "envoyés devant lui", nous devons en déduire que ce n'était que pour aller voir dans ce village. Jésus les ayant rejoints, ils sont alors repartis, et c'est en quittant le village que les deux frères se sont mis à ruminer leur vengeance, hésitant, se laissant distancer, jusqu'à soumettre à Jésus leur suggestion de politique de la terre brûlée. On peut imaginer aisément que les choses se sont passées ainsi. Mais il n'y a pas que cela. En fait, à partir du moment où Jésus décide d'aller à Jérusalem, les disciples traînent des pieds. Quand ils se sont mis à se disputer entre eux pour savoir qui était le plus grand, si Jésus a dû les interroger pour savoir de quoi ils parlaient, c'est qu'ils ne marchaient pas ensemble : lui devant, eux derrière. Marc encore le dit à l'occasion de la troisième annonce de la Passion (Marc 10, 32) : "Ils sont sur le chemin, et, les précédant : Jésus. Ils sont effrayés, ceux qui suivent, ils craignent." Voilà, ils restent fanfarons, à rêver de gloire et de pouvoir, mais ils sont aussi profondément inquiets, parce qu'ils savent bien que Jésus n'est pas le bienvenu en Judée, et qu'ils voient qu'il a changé, il leur parle de se faire arrêter, ce n'est plus leur Jésus qui a la gagne et la gnaque, ils ne le sentent plus, ils entrent en terrain mouvant. Jésus n'arrivera pas à leur faire comprendre ce qui le motive, sa foi, sa vie, mais il leur a au moins inoculé le doute, par lequel seul les remises en cause sont possibles. C'est un premier pas, qui les mène pour l'instant vers Jérusalem, mais surtout qui prépare l'après.


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