Gardez confiance !
Ils ont oublié de prendre des pains, et, sauf un seul pain, ils n'en ont pas avec eux dans la barque. Il leur recommande et dit : « Voyez ! Gardez-vous du levain des pharisiens et du levain d'Hérode. »
Ils faisaient réflexion l'un à l'autre : qu'ils n'ont pas de pains. Il le connaît et leur dit : « Pourquoi faire réflexion que vous n'avez pas de pains ? Vous ne réalisez pas encore ? Vous ne comprenez pas ? Vous avez le cœur endurci ! Vous avez des yeux et ne regardez pas ! Vous avez des oreilles et n'entendez pas ! Vous ne vous souvenez pas ? Quand j'ai partagé les cinq pains pour les cinq mille, combien de couffins pleins de parts avez-vous enlevés ? » Ils lui disent : « Douze. » Et les sept pour les quatre mille ? Combien de paniers remplis de parts avez-vous enlevés ? » Il disent : « Sept. » Il leur disait : « Vous ne comprenez pas encore ? »
voir aussi : Le ventre a ses raisons, Racines du matérialisme, Ventre affamé ...
Après la petite digression d'hier sur la fin des signes, nous revenons au thème de la nourriture, commencé avec la première multiplication des pains. Ce passage est comme une conclusion sur le sujet. "Méfiez-vous du levain des pharisiens et du levain d'Hérode" signifie vraisemblablement de se méfier des gens qui distillent le doute. Effectivement, le doute agit bien comme un levain, dans les esprits : on ne s'en méfie pas, ce n'est qu'un 'petit' doute, mais il est capable de travailler notre inconscient, à notre insu, et nous nous retrouvons un beau jour avec une belle crise de foi ! Comme antidote, Jésus propose aux disciples de penser à ces deux belles actions, ces multiplications des pains, comme pour leur dire qu'ils ne devraient pas se soucier de ce qu'ils mangeront, que leur Père saura les pourvoir, etc... le thème est bien connu et développé plus en détail ailleurs.
Le seul problème est évidemment que nous doutons fortement qu'il y ait eu vraiment ni une multiplication, encore moins plusieurs, multiplications des pains. Et que, même s'il y en avait eu une, nous avons vu qu'en tout cas Jésus se méfie maintenant fortement de tout ce qui est signe. On voit donc mal qu'il ait pu s'appuyer sur eux pour recommander aux disciples de ne pas se soucier de leur vie matérielle. Ces discours de Jésus, sur la confiance à avoir dans le Père pour nous fournir tout ce dont nous pouvons avoir besoin, datent de la première période de son ministère, de cette période où justement il ne se méfiait pas encore des signes, où, au contraire, ils lui semblaient manifester la venue en cours du Royaume, et d'un Royaume que lui-même, Jésus, se représentait encore très proche des attentes traditionnelles juives de son époque.
Eh oui ! il n'y a pas que les gens, et les disciples, qui étaient dans une perspective très matérialiste du Royaume. Jésus aussi, dans ses débuts. Et c'est bien parce qu'il n'avait pas encore suffisamment approfondi cette question, qu'il aura laissé courir si loin les espérances politiques révolutionnaires. Et ce n'est que lorsqu'il s'est trouvé confronté concrètement avec les conséquences de son laisser-aller, quand il s'agira concrètement pour lui d'accepter ou pas de prendre la tête de l'insurrection, qu'il découvrira que ce n'est pas ça qu'il veut ! On comprend que cette histoire, lors de la journée dite de la multiplication des pains, l'aura vraiment chamboulé. Il ne sait pas vraiment lui-même vers quoi il va se tourner désormais. Il a découvert quelque chose qu'il ne veut pas, ceci remet en cause beaucoup de choses auxquelles il n'avait pas réfléchi auparavant, mais ce qu'il veut ? Il va lui falloir du temps, beaucoup de temps, mais avec en plus les disciples sur le dos, qui ne comprennent pas qu'il ait changé. On comprend aussi que ces disciples n'aient jamais compris vers quoi il voulait les emmener, peut-être parce que lui-même ne l'a jamais vraiment su non plus. La suite de son action va effectivement devenir beaucoup plus de l'ordre de la conviction intime, de l'intuition, difficilement transmissible. Jésus va choisir effectivement de faire confiance à ce Père, et il va estimer que cela signifie d'aller à Jérusalem et de tenter d'y proclamer cette relation qu'il vit, mais sans grande chance de s'y faire mieux entendre que par ses disciples actuels...
Quant à la suite de l'histoire, eh bien ! c'est essentiellement après sa mort qu'elle va se jouer. Ce n'est pas tant ce que les disciples ont appelé sa résurrection (la volatilisation du corps en énergie pure) qui va les faire bouger, mais ce qu'ils ont décrit comme, tantôt ses apparitions, tantôt la venue de l'Esprit. Quelles que soient les explications possibles de ces événements, il est certain qu'il s'est passé quelque chose, qui a fait qu'ils se sont mis à comprendre tout autrement ce qu'ils avaient vécu. Et ce "tout autrement" ne s'est pas arrêté là. Eux-mêmes, dans les premiers temps, sont restés encore assez proches de l'attente d'un Royaume très terrestre. C'était juste un peu retardé, on attendait le "retour glorieux" de Jésus pour l'inaugurer. Les choses évoluent donc, rien n'est figé, ou ne devrait l'être. Chaque génération de chrétiens reprend le flambeau et, avec l'aide de l'Esprit, peut mieux comprendre qui était vraiment Jésus, et ce qu'il a vécu, et ce que cela signifie pour nous, aujourd'hui.


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