Qui sont les justes ?
Est-ce que pécher ce n'est pas juste ce fait que je ne suis pas Dieu et ne le serai jamais, mais que j'y aspirerai quand même toujours ?
Quatre vingt dix neuf pour cent de justes ? quatre vingt dix neuf pour cent qui n'ont pas besoin de conversion ? quatre vingt dix neuf pour cent qui ne commettent jamais le moindre péché ? non, bien sûr que non, ce n'est pas ce qu'affirmerait cette petite histoire en forme de comparaison, mais bien au contraire, me semble-t-il, elle m'invite à me reconnaître dans le un pour cent, elle m'invite à reconnaître que je suis perdu quand je ne compte que sur moi. Non pas que je ne compterais pour rien, mais que je ne peux me suffire, moi seul, à moi-même. Je ne me suis pas fait moi-même, ni pour venir au monde, ni pour grandir ensuite, et jusqu'à la fin de ma vie il en ira de même. Je suis dépendant, à tous points de vue, au moins du monde et des autres, sinon du "tout autre".
Et, contrairement à ce qu'on croit avant d'avoir appris à reconnaître cette dépendance radicale, c'est une libération lorsque, enfin, j'arrive à franchir ce pas. C'est le contraire : c'est de croire à notre indépendance absolue, qui est un enfermement dans une solitude tout autant absolue. Une solitude, un isolement, une coupure, une fermeture, un vase clos, ça sent la fermentation, la putréfaction, ça pue la mort. La solitude, c'est la mort ; la vie est ouverture, confiance, lâcher-prise, abandon. La vie ne peut que se recevoir, on ne peut se l'approprier, elle est don sans cesse reçu, sans cesse renouvelé, expansion de l'être jusqu'aux dimensions de l'univers, espace, temps, éternité, infinitude.
Et voici donc "des pharisiens et des scribes" qui croient que, eux, ne sont pas pécheurs... Forcément, ils ont recensé six cent treize "commandements" dans la Torah, ils s'astreignent à tous les observer scrupuleusement, donc ils sont des justes... ou en tout cas, plus justes que tous ces bouseux qui ne s'en tiennent vraisemblablement qu'aux dix paroles reçues par Moïse. Mais est-ce bien cela, être pécheur ou pas ? est-ce s'en tenir à certaines règles, fussent-elles au nombre de six cent treize ou seulement de dix, ou même seulement de deux ? on se souvient, en effet, qu'en une autre occasion, il a été question que toute la Torah pouvait se résumer en seulement deux commandements : aimer Dieu et aimer son prochain.
Ou, est-ce que pécher, ce n'est pas plus simplement juste ce fait, que je ne suis pas Dieu, je ne peux en aucune manière me suffire à moi-même, et je ne le pourrai jamais, alors que j'y aspirerai quand même toujours ?
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Et s'approchaient de lui
tous les taxateurs et les pécheurs, pour l'entendre,
et les pharisiens aussi bien que les scribes protestaient
disant :
« Celui-là accueille les pécheurs et mange avec eux. »,
alors il leur dit cette parabole, disant :
« Quel homme parmi vous, ayant cent moutons,
et ayant perdu un seul d'entre eux,
ne quitte les quatre-vingt-dix-neuf
dans le désert
et va après le perdu
jusqu'à ce qu'il le trouve ?
et l'ayant trouvé,
il le pose sur ses épaules en se réjouissant,
et étant venu au logis,
il convoque les amis et les voisins
leur disant :
"Réjouissez-vous avec moi !
parce que j'ai trouvé mon mouton, le perdu." ;
je vous dis
que c'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel
pour un seul pécheur qui se convertit
plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes
qui n'ont pas besoin de conversion.
Ou quelle femme, ayant dix drachmes,
si elle a perdu une seule drachme,
n'allume une lampe et balaie la maison
et cherche avec soin
jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvée ?
et l'ayant trouvée,
elle convoque les amies et voisines
disant :
"Réjouissez-vous avec moi :
parce que j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue." ;
c'est ainsi, je vous dis,
qu'il y a de la joie sur la face des anges de Dieu
pour un seul pécheur qui se convertit.
(Luc 15, 1-10)

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