Vieilles connaissances
« Malheureux ! Vous qui bâtissez les sépulcres des prophètes, et ce sont vos pères qui les ont tués ! Ainsi, vous êtes des témoins, et vous approuvez les œuvres de vos pères : eux ils les ont tués, vous, vous bâtissez ! Aussi la Sagesse de Dieu a dit : je leur enverrai prophètes et apôtres. Ils en tueront et persécuteront, afin que soit requis de cet âge le sang de tous les prophètes répandu depuis le fondation de l'univers, depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie, assassiné entre l'autel et la Maison. Oui, je vous dis : cela sera requis de cet âge !
« Malheureux, vous, les hommes de loi ! Vous avez pris la clef de la connaissance ! Vous-mêmes n'entrez pas, et ceux qui entrent, vous les empêchez ! »
Quand il sort de là, les scribes et les pharisiens commencent à en avoir terriblement contre lui et à lui tirer de la bouche une multitude de choses : il lui tendent des traquenards pour capter ce qui sort de sa bouche.
voir aussi : Monuments littéraires, Ça coince !, Complicité et obstruction, Déclaration de guerre
On peut considérer les scribes comme les intellos de l'époque. Dans le vocabulaire biblique, le terme 'scribe' ne désigne pas du tout une fonction similaire à celle des scribes égyptiens. Les scribes juifs ne sont pas des copistes ! Le mot 'scribe', en soi, signifie une personne qui a un rapport avec l'écriture. Chez les égyptiens, c'est donc un rapport technique qui est évoqué, ce sont des préposés à la rédaction des textes, des écrivains publics, qui écrivent sur le papyrus les textes qu'on leur demande d'écrire. Chez les juifs, le scribe est le spécialiste des Écritures (avec un 'e' majuscule), autrement dit un spécialiste de la Torah, de la Bible. C'est donc bien un intellectuel, qui connaît les textes, qui a étudié leur composition, leur contenu, et leurs rapports entre eux. Comme la Torah est la Loi d'Israel, on les appelle aussi légistes ou docteurs de la loi : ce sont différentes dénominations des mêmes personnes. Les scribes ne constituent pas un parti, comme les pharisiens ou les sadducéens. Ce serait comme de parler chez nous des partis de droite et de gauche et du parti des juges : comme il y a des juges plutôt de droite et d'autres plutôt de gauche, il y a des scribes de tendance pharisienne et d'autres de tendance sadducéenne, ou autres encore.
Luc a donc regroupé comme s'adressant aux scribes, des remontrances qui sont effectivement spécifiquement ciblées sur leur fonction, d'intellectuels qui prétendent imposer leur interprétation des Écritures, en se basant sur ce qu'ils pensent être un argument irréfutable, la somme de leurs connaissances. Comme si l'accumulation du savoir pouvait être automatiquement synonyme de meilleure compréhension ! "Vous avez pris la clé de la connaissance" : ils prétendent qu'on ne pourrait pas connaître Dieu sans connaître les Écritures. "Vous-mêmes n'entrez pas" : Jésus ose affirmer qu'au contraire, eux ne connaissent pas Dieu, et que ce faisant, ceux qui voudraient entrer "vous les empêchez". Dans le fond, c'est un problème parfaitement d'actualité pour nos société modernes, où la masse de nos connaissances est de plus en plus gigantesque, mais parallèlement le sens de nos vies de moins en moins évident. On peut même dire que, d'une manière générale, la boulimie du savoir est une conduite de fuite du sens. On pressent que le sens échappe, et on essaie de compenser en se réfugiant dans les connaissances. Noter la différence essentielle entre la connaissance (au singulier), qui est synonyme du sens, elle ne peut être qu'une, et les connaissances (au pluriel), qui ne sont que des savoirs, et qui nous dispersent.
Cette frénésie de savoirs est à l'origine du développement d'innombrables 'commandements' non écrits qui finissent par transformer le simple fait de vouloir vivre en un parcours du combattant que personne ne pourra jamais terminer ("Vous chargez les hommes de charges impossibles à porter" : hier). Nous en avions vu un exemple très concret vers les débuts de l'évangile de Luc : ce reproche adressé par des pharisiens aux disciples qui avaient grignoté des épis de blé "froissés entre leurs mains" un jour de sabbat. Il n'est évidemment écrit nulle part dans la Torah qu'on ne doit pas "froisser des épis" un jour de sabbat ! On peut alors discuter du bien-fondé qui a mené à le déduire depuis l'interdiction générale du travail ce jour-là, mais la question n'est pas là, la question est ici encore celle du sens. Même la Torah ne peut pas être prise comme un absolu en soi, même nos sacrements, même nos évangiles, même nos Églises : il n'y a que Dieu d'absolu, et notre relation à lui le seul critère auquel tout le reste doit se subordonner. Bien sûr, si Jésus peut aller si loin dans la remise en cause de ce qui restait le plus petit dénominateur commun des différents partis juifs de son temps (la Torah), c'est parce que son rapport à Dieu était lui aussi complètement novateur. Mais que ses héritiers ont donc eu si vite oublié (ou jamais compris ?) ce qu'il avait apporté, pour remplacer si rapidement l'ancien maquis impénétrable des milliers de commandements par le leur, nouveau, mais tout autant impénétrable !
Soit on croit que Jésus parlait vraiment de la part de Dieu, qu'il était vraiment prophète, en somme, et alors on doit aller au bout de ce qu'il disait, soit on "bâtit le sépulcre du prophète que nos pères ont tué, et ainsi on approuve l'œuvre de nos pères". Mon Père et votre Père, l'Esprit sur toute chair, peuple de prophètes : en sommes-nous convaincus, est-ce bien ce que nous visons, y subordonnons-nous tout notre agir, ou n'avons-nous pas préféré construire une sublime cathédrale intellectuelle qui toucherait jusqu'au ciel ? Qu'allons-nous donc faire ? Allons-nous continuer de comploter avec les comploteurs qui "lui tirent de la bouche une multitude de choses" ? Nous sommes pourtant avertis, en ce cas nous aurons à répondre "du sang de tous les prophètes répandu depuis la fondation de l'univers". Ou alors, nous y croyons. Nous nous retirons loin au fond de notre maison, au fond de nous-mêmes, seuls, loin de notre communauté, loin de notre église, pour y trouver notre Père dans le secret qui nous entend et nous connaît.


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