La valse des honneurs
Remarquant que les invités choisissaient les premières places, il leur dit cette parabole :
« Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place, car on peut avoir invité quelqu'un de plus important que toi. Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendrait te dire : 'Cède-lui ta place',
« et tu irais, plein de honte, prendre la dernière place. Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t'a invité, il te dira : 'Mon ami, avance plus haut', et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui sont à table avec toi.
« Qui s'élève sera abaissé ; qui s'abaisse sera élevé. »
voir aussi : Des hauts et des bas, Chaises musicales, Sous le regard des autres
C'est la suite du repas d'hier, et l'épisode apparaît alors sans aucun doute comme une construction littéraire, d'autant que ce n'est pas fini, ce même repas va nous servir encore de cadre pendant plusieurs jours. C'est un repas prétexte, qui permet à Luc de regrouper plusieurs enseignements, dont certains, d'ailleurs, lui sont propres (c'est-à-dire qu'on ne les trouve chez aucun autre évangéliste, pas nécessairement que Luc les aurait inventés). Un repas est un lieu où se montrent particulièrement en évidence les attitudes des uns et des autres dans la vie en général. L'activité de manger est cruciale, vitale, pour chacun de nous. Le repas est le moment où nous pouvons satisfaire ce besoin de base, individuel, mais le repas est aussi, en l'occurrence, un exercice de comportement en société, dans la mesure où il est pris en commun, comme c'est le cas ici.
Au point de rencontre de ces deux dimensions, l'individu et la communauté, se situe donc la course aux premières places, dont il est question aujourd'hui. Jusqu'à quel point notre peur de mourir peut nous entraîner à vouloir toujours plus, toujours mieux, à surévaluer l'importance de notre petite personne par rapport à celle des autres, voilà ce qu'un repas peut révéler très crûment, sans artifices. Il y a ceux qui se jettent sur la nourriture, quitte à trop manger, tellement ils ont peur de manquer. Il faut se rappeler qu'à l'époque il n'y a pas de vaisselle individuelle à table, pas d'assiettes, pas de couverts. Il n'y a qu'un seul plat commun, dans lequel chacun pioche au fur et à mesure. Ce plat est évidemment placé de manière à ce que ce soit le maître de maison qui y ait l'accès le plus aisé. Vouloir accéder au plus haut rang, être placé au plus près du maître de maison, n'est pas seulement une question d'honneur social, c'est aussi l'assurance de pouvoir piocher tout à son aise dans le plat !
Voilà jusqu'où pointe, mine de rien, ce petit enseignement de Jésus d'aujourd'hui. Ce n'est pas seulement de fausse modestie et de véritable orgueil, d'une manière générale, dont il est question. C'est plus précisément jusqu'à quel point je suis prêt à ne pas accorder plus d'importance à ma propre personne qu'à celle des autres. En filigrane se dessine un autre repas, le dernier que prit Jésus avec ses disciples, celui où il se donna tout entier, où il prit la toute dernière place, se faisant leur serviteur, parce que "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". C'est cette question qui nous est déjà posée aujourd'hui.


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