Partage d'évangile quotidien
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Histoire sans paroles

Ven. 2 Novembre 2012

Luc 14, 1-6 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Un jour de sabbat, Jésus était entré chez un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et on l'observait. 

Justement, un homme atteint d'hydropisie était là devant lui. Jésus s'adressa aux docteurs de la Loi et aux pharisiens pour leur demander : « Est-il permis, oui ou non, de faire une guérison le jour du sabbat ? » 

Ils gardèrent le silence. Jésus saisit alors le malade, le guérit et le renvoya. Puis il leur dit : « Si l'un de vous a son fils ou son boeuf qui tombe dans un puits, ne va-t-il pas l'en retirer aussitôt, le jour même du sabbat ? » Et ils furent incapables de trouver une réponse. 

 

 

Le tombeau vide, par He-Qi

 

 

voir aussi : Sauvés des eaux, Puits de sagesse, Fils de Dieu

Qui ne dit mot consent ? C'est ce qu'on aimerait penser au sujet de ce silence des scribes et des pharisiens, mais on sait bien que ce n'est pas le cas, ou du moins que ce n'est pas ce que l'évangéliste veut dire. Le thème de l'hostilité entre les pharisiens et Jésus a déjà été exposé dans des passages antérieurs. La notation "on l'observait" signifie justement qu'ils l'attendent au tournant, qu'ils veulent voir s'il va oser encore accomplir une guérison un jour de sabbat. Le premier silence, celui qui fait suite à la première question posée par Jésus, découle de cette attente, ils ne voudraient pas faire obstacle à l'acte prohibé en exprimant ouvertement qu'ils ne l'approuvent pas. C'est retors, c'est malsain, comme attitude, et c'est ce que l'évangéliste veut faire passer comme message. Les pharisiens sont hypocrites, malveillants, prêts à entraîner Jésus à la faute pour pouvoir le condamner.

Pour sa seconde question, Jésus utilise une image en lien direct avec l'affection dont souffrait le malade. L'hydropisie est un terme un peu désuet qui désigne une rétention d'eau, ici généralisée. L'homme est gonflé, boursouflé, comme le serait un noyé après un séjour prolongé dans l'eau. On voit que l'exemple du fils ou du bœuf tombé dans un puits est bien appropriée, cet homme est comme tombé dans un puits depuis longtemps déjà. Certainement cette adéquation entre l'image et le cas de l'hydropisique contribue-t-elle à clouer le bec des scribes et des pharisiens. Cette fois, ce n'est plus par calcul qu'ils se taisent, c'est parce qu'ils sont en pleine confusion dans leur esprit. Certes, dans le cas du vrai puits, il y a un facteur d'urgence qui n'existe pas ici pour le malade, il n'est pas devenu hydropisique en un jour, et attendre un jour de plus ne devrait pas mettre sa vie en danger. Mais d'un autre côté, on ne peut jamais savoir, et alors, pour quelle raison sérieuse Jésus devrait-il l'obliger à ce délai supplémentaire ?

Quant à l'historicité de cet épisode, elle semble douteuse. Il a un aspect trop bien huilé, sans aucune aspérité, millimétré dans son exposé, qui plaident pour une construction de l'évangéliste. Tout ici est calculé pour servir le propos de la démonstration, et il n'y a rien qui pourrait distraire l'attention de cet objectif. Ce sont là des caractéristiques assez courantes chez Luc, et qui font que c'est sans doute l'évangile dans lequel nos mentalités modernes se coulent avec le plus de facilité. Le texte de Luc est celui d'un lettré, qui sait construire son propos avec intelligence. Est-ce à dire que Luc est un faussaire ? Certainement pas non plus. Il est tout-à-fait vraisemblable que, sur la quantité de malades que Jésus a guéris, il y ait eu au moins une fois un hydropisique ! Et c'est certainement plus d'une fois que des pharisiens se sont trouvés en présence de Jésus un jour de sabbat, faisant mine de ne pas avoir d'opinion, mais retenant, à charge contre lui, qu'il pratiquait des guérisons ce jour-là !

L'épisode, donc, est une construction, comme d'ailleurs à peu près l'intégralité de tous les évangiles. Mais qui dit construction ne dit pas automatiquement falsification. La construction permet, au contraire, de mieux dire la réalité que ne le ferait le récit brut de décoffrage des seuls faits. Il nous faut seulement en être conscients, savoir que les évangiles ne sont pas un reportage vidéo en direct des événements, qu'il y a eu les sensibilités et les opinions des uns et des autres, qui ont fait des choix dans les matériaux à rapporter, dans la manière de les présenter. Certains refusent cette évidence, s'accrochant au principe que "la Bible, c'est la parole de Dieu", comme le Coran pour beaucoup de nos frères musulmans. Il est vrai que, comme on a pensé ainsi pendant près de deux millénaires, il peut être difficile de se remettre en cause. D'autres, à l'inverse, comprenant qu'il est évident que les rédacteurs n'ont pas pu faire autrement qu'imprimer leur marque personnelle sur leurs récits, jettent tout aux orties, ayant l'impression d'avoir été trahis, trompés, bernés.

Ces deux attitudes sont regrettables, à mon sens. C'est un peu comme s'il s'agissait d'une dépendance, les uns refusant de décrocher, autistes à tout ce qui n'est pas leur dive bouteille ou leur fix d'enfer, d'autres préférant se suicider... Oui, il y a une certaine conception de Jésus qui est comme une drogue. C'est ce Jésus divin, au sens traditionnel, ce surhomme, omniscient, omnipotent, qu'ont fabriqué les premières générations de disciples, de chrétiens. Et puis il y a le vrai Jésus, l'homme à la fois génial, époustouflant, surprenant, et à la fois tellement humain, terriblement humain, bêtement humain dans ses faiblesses, dans ses tendresses, dans sa solidarité sans failles. Bref, l'ami, Jésus.

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