Vases communiquants
« Il était un homme riche. Il se revêtait de pourpre et de lin fin, il festoyait chaque jour, splendidement. Un pauvre du nom de Lazare gisait près de son portail, couvert d'ulcères. Il désirait se rassasier de ce qui tombait de la table du riche... Et même les chiens venaient lécher ses ulcères !
« Or le pauvre meurt. Il est transféré par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche meurt aussi et il est enterré. Dans l'Hadès, il lève les yeux, se trouvant dans les tourments : il voit Abraham à distance et Lazare en son sein. Et lui, il crie et dit : "Père Abraham, aie pitié de moi ! Envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau et rafraîchir ma langue, parce que je suis supplicié dans cette flamme !" Abraham dit : "Enfant, souviens-toi : tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare pareillement les maux. Maintenant, ici, il est consolé, et toi, supplicié. Et en tout cela, entre nous et vous, il y a un grand gouffre, immuable. Ainsi ceux qui veulent franchir d'ici vers vous ne peuvent, ni de là-bas vers nous faire la traversée !"
« Il dit : "Je te sollicite donc, père, de l'envoyer vers le logis de mon père, – car j'ai cinq frères – qu'il témoigne auprès d'eux, pour qu'eux aussi ne viennent pas dans ce lieu de tourment !" Abraham dit : "Ils ont Moïse et les prophètes : qu'ils les entendent !" Il dit : "Non, père Abraham ! Mais si un de chez les morts allait vers eux, ils se convertiront !" Il lui dit : "S'ils n'entendent pas Moïse et les prophètes, même si un de chez les morts se levait, ils ne seront pas convaincus !" »
voir aussi : Qu'est-ce qu'on attend ?, Regrets éternels, Pas de pire sourd ..., Pas de résurrection pour Lazare
C'est une parabole propre à Luc. On reconnaît sa marque de fabrique à plusieurs détails. Entre autres : l'utilisation du terme 'Hadès', au lieu du sheol, traduit la volonté de Luc, qui s'adresse à un auditoire païen peu au courant des termes techniques hébreux, de leur en donner l'équivalent dans leur culture. Et encore : "rafraîchir ma langue, je suis supplicié" sont deux verbes issus du vocabulaire médical, et on sait que Luc était vraisemblablement médecin. À part cet aspect des choses, c'est une parabole qui semble faite pour illustrer une des béatitudes rapportées par Luc (6, 20) : "Heureux les pauvres, à vous est le Royaume de Dieu", et son pendant antithétique (6, 24) : "Malheureux vous les riches, vous touchez votre consolation". On est frappé, en effet, par la symétrie rigoureusement inversée entre les situations des deux personnages avant et après leur mort. Il faut cependant faire attention que ce n'est pas du seul fait qu'il était riche que le riche se retrouve aux 'enfers', mais bien parce qu'il n'a pas su partager ses richesses avec son prochain le plus proche, ce Lazare qui gisait juste à la porte de sa demeure. Sinon, la référence faite ensuite à "Moïse et les prophètes" ne se comprend pas : on peut chercher dans tout le canon hébraïque des Écritures, la richesse n'y est jamais condamnée en elle-même, et au contraire elle est plutôt considérée comme un signe de la bénédiction de Dieu. En revanche, il y est stipulé aussi la nécessité du partage avec les pauvres...
Le modèle traditionnel du rapport à la richesse, au temps de Jésus, devrait donc être celui-ci : être riche est une bonne chose, qui ne comprend aucune connotation morale négative en soi, au contraire, mais le riche ne devrait pas pour autant se considérer comme source et propriétaire de sa richesse. Puisque c'est Dieu qui la lui a accordée, il doit être prêt à en faire usage selon les désirs de Dieu, et donc à la partager avec ceux qui en ont besoin. Question : étant donné la proportion de pauvres par rapport aux riches, toujours la même de tout temps, c'est-à-dire beaucoup plus de pauvres que de riches, qui pourrait rester riche dans une société idéale se conformant aux directives divines ? C'est la raison pour laquelle la malédiction "Malheureux vous les riches, vous touchez votre consolation" ne s'embarrasse pas, elle, de savoir s'ils ont ou non partagé leur richesse durant leur vie : s'ils ont été riches, c'est qu'ils n'ont pas respecté la règle du partage, point final. C'est Luc, des quatre évangélistes, qui est le plus radical sur ce point. Les autres, à cause de leurs origines juives, n'ont pas su se débarrasser autant que lui de l'utopie qu'il serait possible d'être riche tout en partageant sans tricher, sincèrement, avec tous ceux qui en ont besoin. Ce n'est pourtant là qu'une des conséquences de la découverte du Père, qui nous amène à comprendre que nous n'avons pas plus de raisons de prétendre à un traitement de faveur que n'importe qui d'autre : tous frères, tous sur le même pied.
Reste une question qui est laissée de côté dans ces raisonnements : avant même d'aborder le versant où on se demande ce qu'on fait de sa richesse, il y a l'autre versant, celui de comment on acquiert cette richesse, et précisément est-ce qu'il est possible de s'enrichir 'honnêtement' ? Si on ne doit compter que sur sa force de travail, il ne devrait y avoir que rarement de différences dépassant le simple au double. Nous sommes tous différents, mais pas à ce point (nous ne prenons en compte pour l'instant que des personnes valides). La réalité est que, pour aller plus loin dans la disproportion, il n'y a pas trente six mille solutions, il n'y en a qu'une : il faut exploiter son prochain. Les mécanismes sont divers et innombrables. Toute l'intelligence du monde s'est de tout temps ingéniée à en trouver, fruit dévoyé de la connaissance du bien et du mal. Il est tellement plus tentant de faire travailler les autres que de travailler soi-même, n'est-ce pas ? De l'exploitation directe de la force de travail des autres par le salariat aux opérations de spéculations les plus variées, le principe reste le même : comment gagner de l'argent sans travailler. De l'exploitation des autres peuples par la colonisation militaire à l'exploitation par la colonisation commerciale, le principe aussi reste le même. Nous appelons commerce international ce qui n'est qu'une forme déguisée de la guerre, moins atroce en apparence, et pourtant tout autant meurtrier par la misère et le désespoir qu'il inflige sous son maquillage de vertu affichée. Ne nous y trompons pas : notre niveau de vie 'occidental' n'a pas d'autre origine.


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