Demeurer dans l'attente
Pierre se tourne et regarde : le disciple que Jésus aimait suit (c'est celui qui s'est allongé pendant le dîner sur sa poitrine et a dit : Seigneur, qui est celui qui te livrera ?). Pierre donc en le voyant dit à Jésus : « Seigneur, celui-là, quoi ? » Jésus lui dit : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ma venue, qu'est-ce pour toi ? Toi, suis-moi ! »
Cette parole sort donc parmi les frères : ce disciple ne mourrait pas ! Et Jésus ne lui avait pas dit qu'il ne mourrait pas, mais : Si je veux qu'il demeure jusqu'à ma venue…» Ce disciple est le témoin de ces choses et c'est lui qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai.
Il est encore beaucoup d'autres chose qu'a faites Jésus. Si on les écrivait une à une, j'imagine que le monde ne contiendrait pas les livres qui en seraient écrits.
voir aussi : La main sur le cœur, En finale, J'attendrai ton retour
Au 2° siècle, la communauté johannique se scinde en deux groupes. D'un côté, une minorité veut continuer dans la veine gnostique, refusant de reconnaître quelque valeur aux communautés pauliniennes/lucaniennes qui sont les seules, à part eux, à être restées en lice. Nous ne savons pas précisément ce qu'est devenue par la suite cette faction. De l'autre côté, une majorité considère qu'il n'est plus tenable de rester sur leur position de splendide isolement et joue la carte de l'unification. Ce rapprochement ne s'est pas fait sans concessions de part et d'autre, et c'est en tout cas ce qui nous a valu ce chapitre 21 de l'évangile de Jean. En effet, on trouve à la fin du chapitre 20 une première conclusion du livre : "Jésus a fait encore beaucoup d'autres choses, mais on ne pouvait pas tout mettre, on a mis ce qui était essentiel..."
Il s'agit donc dans ce chapitre supplémentaire de se situer les uns par rapport aux autres. Les communautés lucaniennes ont adopté Pierre comme figure tutélaire, elles se considèrent comme héritières du pôle galiléen des disciples du temps de Jésus, tandis que la communauté johannique se réfère pour sa part à celui dont les souvenirs ont constitué la base de leur évangile, le fameux "disciple que Jésus aimait", du pôle judéen des mêmes hommes ayant vécu avec Jésus. Le chapitre commence par une pêche miraculeuse, présentée comme la première apparition de Jésus ressuscité aux galiléens, mais des galiléens au sein desquels se trouve aussi, de manière un peu incongrue, le "disciple que Jésus aimait", descendu exprès de Jérusalem pour l'occasion. Et s'étonnera-t-on que ce soit lui qui, le premier, reconnaisse Jésus et fasse passer le tuyau à Pierre ?
Nous avons ensuite l'épisode que nous avons vu hier : ce sont les fourches caudines sous lesquelles il fallait bien passer. Il convenait de formuler clairement, d'une façon ou d'une autre, qu'on reconnaissait un rôle spécifique à Pierre dans l'avenir des églises. C'est ce récit, qui mêle adroitement, et unit étroitement, le rôle de berger théoriquement confié par Jésus à Pierre, avec le rappel de cet épisode, dont il n'était pas fier, de son triple reniement. Qu'on ne leur demande quand même pas, comme Matthieu, de faire remonter cette intronisation à la période du ministère en Galilée, et comme une récompense de Pierre pour sa proclamation de foi inattendue que Jésus est le Messie ! Nous avons d'ailleurs vu que ce reniement de Pierre n'était pas si honteux qu'on le pense généralement à priori, mais son rappel obligera quand même ceux qui seront appelés à prendre en charge sa fonction à un minimum d'humilité !
Et puis nous avons enfin cette dernière réflexion d'aujourd'hui. Pierre a donc été établi dans son rôle de pasteur, et la communauté johannique lui fait se poser la question de leur rôle à eux dans cette histoire. "οὗτος δὲ τί" : "et celui-là, quoi ?" Qu'en est-il pour lui, pour eux qui se réclament de lui ? Tu me demandes de prendre la tête de mes 'frères', mais lui il est spécial, est-ce qu'il en fait partie, ou quoi ? Pierre est d'origine plutôt modeste, pêcheur galiléen, quand le "disciple que Jésus aimait" est issu d'une grande famille de prêtres de Jérusalem, riche, cultivée. Et la réponse de Jésus semble, de fait, réclamer pour les héritiers de Jean un statut particulier : qu'est-ce que ça peut te faire si je veux qu'il "μένειν" (demeure) jusqu'à ce que je "ἔρχομαι" (vienne). "Demeure" est un terme très important dans l'évangile de Jean : Jésus demeure dans le Père et le Père en lui, il demande aux disciples de demeurer dans son amour, etc... c'est la vie dans l'Esprit. "Vienne", par contre, est un terme spécifique de la tradition synoptique : Jésus vient est la première formule qu'ils ont utilisée pour parler de la résurrection et de la période qui s'ouvrait alors pour eux, devenue ensuite l'attente de sa venue définitive.
La formule semble donc considérer que les johanniques vivent déjà ce que les autres attendent et s'efforcent de faire advenir. Il n'y là rien de surprenant, les héritiers de Jean ont toujours considéré qu'eux seuls avaient vraiment compris le message de Jésus et le vivaient. L'expression 'église de Jean', par opposition à 'église de pierre', est devenue synonyme de la dimension mystique de la démarche chrétienne, par rapport à sa dimension prosélyte et missionnaire. Ces deux pôles sont restés présents au travers des siècles, avec les ordres contemplatifs et les ordres actifs par exemple. Sans doute les deux sont-ils nécessaires, et nous sommes chacun habités par ces deux tendances en proportions variables selon notre nature. L'essentiel est qu'elles cohabitent et collaborent le plus harmonieusement possible.


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