Partage d'évangile quotidien
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Salée, l'addition !

Jeu. 23 Mai 2013

Marc 9, 41-50 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Et celui qui vous donnera un verre d'eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense. 

« Celui qui entraînera la chute d'un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu'on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu'on le jette à la mer. 

« Et si ta main t'entraîne au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d'être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s'éteint pas.  Si ton pied t'entraîne au péché, coupe-le. Il vaut mieux entrer estropié dans la vie éternelle que d'être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne.  Si ton oeil t'entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d'être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s'éteint pas. Car tout homme sera salé au feu. 

« C'est une bonne chose que le sel ; mais si le sel cesse d'être du sel, avec quoi allez-vous lui rendre sa force ? Ayez du sel en vous-mêmes, et vivez en paix entre vous. » 

 

 

L'arche de Noé, par He-Qi

 

 

voir aussi : Plus dure sera la chute

C'est une collection de sentences à priori sans rapport entre elles. Parfois un lien purement formel fournit le prétexte à l'enchaînement, comme le sel entre les deux dernières : "tout homme sera salé au feu" et on enchaîne sur "le sel est une bonne chose". Mais il n'y a pas de rapport immédiat entre le salage par le feu et le sel de la terre ! "Tout homme sera salé au feu" est une expression pour dire qu'il devra passer comme à travers un feu qui le purifiera. S'il ne se débarrasse pas dès cette vie-ci de ce qui l'entrave, de ce qui l'empêche de vivre dans l'amour, cela lui sera de toute façon imposé lorsqu'il passera de l'autre côté. Le sel est pris ici pour sa propriété corrosive. Ceux qui habitent en région maritime le savent : le sel ronge, érode, attaque tout.  Par contre "ayez du sel en vous-mêmes" signifie avoir de la joie de vivre, le sens de ce qui est important et l'envie de le réaliser. Le sel est pris ici pour sa propriété d'exhausteur du goût. Nous le savons bien : beaucoup d'aliments, s'ils ne sont pas salés (même s'il ne s'agit pas non plus d'en abuser), deviennent fades au point de pouvoir nous faire perdre notre appétit.

Cette collection de sentences nous donne une idée de la façon dont les évangiles ont été composés. Les auteurs avaient à leur disposition des recueils de ces paroles prononcées par Jésus, et piochaient dedans, les organisaient, les rassemblaient, selon les thèmes qu'ils voulaient traiter. Puis une fois qu'ils avaient ainsi construit l'essentiel de leur ouvrage, ils prenaient en compte ce qu'ils n'avaient pas utilisé, et si quelques phrases leur semblaient quand même importantes à conserver, ils les assemblaient dans de tels passages que celui d'aujourd'hui, avec plus ou moins de bonheur. Parfois ce procédé, malheureusement, gâte un peu le récit principal. Telle, par exemple, la toute première de nos sentences du jour. Elle est plus ou moins reliée à la fin du texte d'hier, où il était dit que "qui n'est pas contre nous est pour nous". En l'occurence, il s'agissait d'une personne qui agissait en parallèle de Jésus et ses disciples, et donc effectivement quand même pas positivement en faveur des disciples. Nous avons donc aujourd'hui la sentence ad'hoc qui nous dit que c'est encore mieux d'apporter son concours direct aux disciples, puisque dans ce cas on "ne restera pas sans récompense"... Du coup, évidemment, l'épisode d'hier perd un peu de sa portée. Nous avons vu hier pourquoi elle était importante comme témoignage rare d'une ouverture d'esprit de Jésus, d'une vision non sectaire de sa mission. Notre sentence d'aujourd'hui contrebalance en partie cet effet. C'est dommage, sinon voulu...

La sentence suivante, sur ceux qui entraînent la "chute des petits", voudrait se raccrocher dans la même veine. On passerait de ceux qui agissent en faveur des disciples à ceux qui agissent contre eux, puisque les "petits qui croient en moi" est une formule qui peut désigner les disciples. C'est un thème qu'exploitent sans vergogne ceux qui voudraient que jamais rien ne change dans les églises : il ne faudrait pas qu'on choque les gens simples, qui ne se posent pas trop de questions, en leur "changeant leur religion"... Le châtiment qui est promis à ceux qui commettent de telles 'horreurs' s'explique alors ainsi : ils ont détruit des germes de la foi, ils les ont anéantis, on va donc les lester d'une de ces énormes pierres qui servent elles aussi à broyer les grains avec leurs germes, et les jeter dans la mer, ce qui signifie dans la symbolique hébraïque les envoyer au néant des origines (les eaux au-dessus desquelles planait le souffle de Dieu, avant la création – Genèse 1,2). Le seul reproche que l'on peut faire à cette interprétation de la sentence, est qu'elle s'inscrit dans un modèle de religion et non de foi. C'est dans une religion, telle la religion chrétienne vers laquelle ont évolué les premières communautés, qu'il peut être question de croire à des choses, et une croyance est effectivement fragile par nature. Alors que la foi que Jésus voulait transmettre est une expérience personnelle vécue de relation à Dieu, et une expérience est un fait en soi, pas une hypothèse.

Enfin, si on en reste à cette interprétation classique de "la chute des petits", on a aussi du mal à trouver un lien entre cette sentence et la suivante. À la rigueur, la main et le pied peuvent faire allusion aux bourreaux des premiers martyrs, et on sait que les périodes de répression contre les chrétiens provoquaient pas mal d'abandons, mais l'œil ne cadre pas avec une telle explication. Et puis ce n'est pas une sentence qui s'adresse aux adversaires des chrétiens, mais plutôt à ceux qui veulent s'engager sur la Voie. C'est pourquoi l'autre interprétation de la "chute des petits", plus rarement proposée, peut sembler plus pertinente : ceux qui entraînent la chute des petits sont les pédophiles. On voit tout de suite alors le rapport avec ces mains, ces pieds, et ces yeux, qui entraînent au péché. Et si on peut être dubitatif à priori (on n'a jamais entendu dire que Jésus avait un avis sur la question), en y réfléchissant on finira pas se poser la question inverse : comment se ferait-il que Jésus n'aurait jamais rien dit sur ce sujet ? Lui qui a été tellement innovant dans le regard porté sur les femmes, et d'une manière générale sur tous les opprimés, les pauvres, les petits, les laissés pour compte, comment n'aurait-il pas été choqué aussi par cette pratique qui n'était, malheureusement, pas plus rare à son époque qu'au cours des siècles qui ont suivi et jusqu'à nos jours ?

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