Un vent de tous les diables
Il monte dans la barque : ses disciples le suivent. Et voici, un grand séisme survient dans la mer, au point que la barque est couverte par les vagues. Mais lui dormait.
Ils s'approchent, le réveillent en disant : « Seigneur ! Sauve ! nous sommes perdus ! » Il leur dit : « Pourquoi êtes-vous terrifiés ? Minicroyants ! » Alors, une fois réveillé, il rabroue les vents et la mer, et survient un grand calme.
Les hommes s'étonnent et disent : « De quelle espèce est-il, celui-là ? que même les vents et la mer lui obéissent ! »
voir aussi : Sommeil du juste, Galère, ...mourir un peu ?
Ici commence un petit enchaînement de deux épisodes qui se suivent de la même façon dans les trois synoptiques : cette tempête apaisée sur la 'mer', puis, une fois arrivés "de l'autre côté", au pays des Gadaréniens (Matthieu) ou Géraséniens (Marc et Luc), l'expulsion de démons dans un troupeau de cochons, troupeau qui se précipite alors dans cette même 'mer' pour se noyer. Si on adopte la lecture de Matthieu et sa difficulté à accepter que la Bonne Nouvelle puisse s'adresser aussi aux païens (voir hier), on peut interpréter cette tempête comme celle qui est en train d'agiter le crâne des disciples au cours de cette traversée vers les 'goïm' ! Oui, Jésus vient de guérir et exorciser tout ce que Capharnaüm compte de malades et de possédés, eh bien ! il y a encore de nombreuses villes en Israël qu'il conviendrait de visiter, avant de penser à se rendre éventuellement aussi chez les étrangers. Le sommeil de Jésus signifie alors que lui ne se pose absolument pas ces questions, et pire encore, qu'il ne se doute même pas qu'elles se posent aux disciples. À son réveil, il est surpris que les choses aient pris une telle ampleur, mais n'a pas trop de mal à obtenir d'eux qu'ils lui fassent confiance.
il ne faut pas oublier ce que signifie symboliquement la mer, les eaux, dans la culture juive. Il est dit dans le premier récit de la création, dans la Genèse, qu'avant que Dieu commence son œuvre, son Souffle planait sur "les eaux". Ceci signifie que "les eaux" ne font pas partie de l'univers créé, elles sont le néant duquel Dieu a tiré le monde. Et même si la mer est dite résulter de l'acte de Dieu de séparer les eaux d'en-haut des eaux d'en-bas, ces eaux qui composent la mer restent liées à leur origine. La mer est un miracle fragile en perpétuel équilibre sur le néant. Les forces qui menacent les disciples lors de cette traversée viennent donc de loin, c'est leur monde qui vacille sur ses bases quand Jésus les emmène ainsi à la rencontre des païens, comme s'il n'y avait pas déjà et d'abord tant à faire chez eux. Nous savons d'ailleurs, par les recommandations qu'il donne aux douze lors de leur envoi en mission, que nous verrons prochainement (Matthieu 10, 5), que Jésus lui-même pensait sans doute ainsi : "N'allez pas chez les païens ni les Samaritains", leur dit-il. Il est vrai que Matthieu est le seul des trois synoptiques à rapporter ces paroles. Mais nous avons aussi ces épisodes, comme celui avec le centurion que nous avions récemment, ou celui avec la syro-phénicienne, qui eux ne sont pas propres à Matthieu, et qui disent clairement la surprise de Jésus que même des païens puissent être touchés par son ministère.
Alors comment comprendre cette décision de Jésus d'aller "de l'autre côté" ? Est-ce justement la découverte de la foi du centurion qui lui a mis cette idée en tête ? Ou est-ce une construction des évangélistes (ou du matériau dans lequel ils ont puisé pour construire leurs récits), pour justifier que les communautés chrétiennes aient fini par faire ce choix, alors que Jésus en fait, de son vivant, n'y avait pas vraiment pensé ? C'est une question encore très discutée actuellement. Cette traversée si opportunément bouleversée par une tempête, l'histoire si particulière qui va se dérouler une fois la traversée effectuée, et le prompt retour qui s'en suivra, peuvent faire penser à une 'légende' sans fondement historique réel. Je me rappelle de ce que disait Sagramor, qui intervenait sur ce blog il y a trois ans, et qui connaît bien la région (voir le billet "...mourir un peu ?") : que contrairement à ce que disent pratiquement tous les commentateurs, le lac de Tibériade n'est absolument pas l'objet de telles tempêtes périodiques ! Quant à l'épisode qui se déroule chez les Géraséniens (ou Gadaréniens), nous y reviendrons en détail demain, mais nous pouvons au moins déjà noter qu'il est absolument unique en son genre dans tous les évangiles, et à plusieurs titres.
À suivre, donc...


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