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Judas, deuxième service

Mar. 15 Avril 2014

Jean 13, 21-38 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Ayant dit ces choses, Jésus se trouble en esprit. Il témoigne et dit : « Amen, amen, je vous dis : Un de vous me livrera. » Les disciples se regardent les uns les autres, perplexes : de qui il parle ? Un de ses disciples est à table tout contre Jésus, celui que Jésus aimait. Simon-Pierre donc lui fait signe pour tâcher de savoir qui est celui dont il parle. 

Il s'allonge donc ainsi sur la poitrine de Jésus et lui dit : « Seigneur, qui c'est ? »  Jésus donc répond : « C'est celui pour qui je vais tremper le morceau et lui donner. » Il trempe donc le morceau et le donne à Judas, fils de Simon Iscariote. Après le morceau, alors entre en lui Satan. Jésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais-le vite ! » Mais cela, aucun de ceux qui sont à table ne comprend pourquoi il l'a dit. Certains pensent, comme Judas a la sacoche, que Jésus lui a dit : « Achète ce dont nous avons besoin pour la fête », ou de donner quelque chose aux pauvres. Lui donc prend le morceau et sort aussitôt. C'était de nuit. 

Quand donc il est sorti, Jésus dit : « Maintenant le fils de l'homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui. Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera en lui-même, et aussitôt il le glorifiera. Petits enfants, encore un peu je suis avec vous. Vous me chercherez et, comme j'ai dit aux Juifs : "Où moi je vais, vous ne pouvez venir", à vous aussi je le dis à présent. Je vous donne un commandement neuf : Aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés vous aussi aimez-vous les uns les autres. En ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, à l'amour que vous avez les uns pour les autres. » 

Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? » Jésus répond : « Où je vais, tu ne peux maintenant me suivre : après, tu me suivras. »  Pierre lui dit : « Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre à présent ? Ma vie, pour toi je la donnerai ! »  Jésus répond : « Ta vie, pour moi, tu la donneras ? Amen, amen, je te dis : un coq ne chantera pas, que tu ne m'aies nié trois fois. » 

 

 

Le repas d'Emmaüs, par He-Qi

 

 

voir aussi : Concours de lâcheté, La bouchée de trop, Distribution des rôles, Traîtres et déserteurs

Revoici Judas, cette fois-ci dans le moment crucial où "Satan entre en lui". D'un côté, certains diront qu'on peut difficilement évoquer les derniers moments de Jésus sans qu'il apparaisse d'une façon ou d'une autre. Mais qu'il apparaisse systématiquement tous les jours de cette semaine me pose quand même question : dans tous les cas, sans nier sa responsabilité (si l'histoire qu'il ait trahi Jésus est vraie), il n'en reste pas moins essentiellement un figurant dans un dessein qui le dépasse largement ! Nous sommes obligés de nous poser des questions, rien que sur ce fait qu'on ait cru nécessaire de garder mémoire de son acte (à supposer toujours qu'il ait eu lieu). Car il est clair que les raisons qui ont causé la perte de Jésus sont : en premier, la volonté du sanhédrin de l'éliminer, en deuxième, l'abîme qu'il y avait entre le Royaume tel qu'attendu par la quasi totalité des juifs de l'époque de Jésus et le Royaume tel que lui le concevait, et en troisième, la décision de Jésus de se rendre à Jérusalem alors qu'il connaissait les deux premiers points. Quelle que soit la forme réelle sous laquelle l'histoire a dérapé, l'issue était de toutes façons à peu près inévitable : d'une manière ou d'une autre, Jésus tomberait dans les griffes de ses adversaires. Le seul fait d'avoir voulu faire retomber la responsabilité sur Judas, même si sa trahison était avérée, signifie donc surtout que les disciples n'ont pas su prendre pleinement conscience de leur propre défaillance fondamentale.

Ceci posé, examinons de plus près cette histoire de bouchée de pain. Le geste est choquant, d'autant que Jean ne rapporte pas l'institution de l'eucharistie. On a donc l'impression que, chez lui, au lieu que Jésus rompe et partage le pain entre tous en signe de son corps donné et de l'unité qu'il souhaite par la suite entre ses disciples, il désigne lui-même par un seul morceau de pain celui qui va le et les trahir, voire le provoque même à accomplir cette trahison. C'est d'ailleurs ce que certains soutiennent : Jésus voulait à tout prix cette mort, et il s'est choisi dans ce but comme complice Judas, lequel aurait alors accompli une action héroïque et pleine d'abnégation en acceptant d'aider son rabbi à les quitter. Un précurseur de l'euthanasie ? Répondons que si c'est que voulait Jésus, il lui suffisait d'aller dire bonjour au sanhédrin... Sérieusement, donc, la bouchée de pain n'est pas un signal secret convenu entre deux conspirateurs, mais elle n'est pas non plus un cadeau empoisonné, transsubstantiationné en Satan, qu'aurait alors ingéré Judas à son insu, comme pourrait nous faire croire le texte : "avec le morceau entre alors en lui Satan". La plupart (toutes ?) les traductions disent que Satan entre en Judas 'après' le morceau, mais c'est un choix malencontreux. La préposition μετὰ (meta) se traduit effectivement le plus souvent ainsi, mais elle implique en fait une relation de cause à effet, et c'est ce que veut dire Jean : c'est par cette bouchée de pain que Satan est entré en Judas.

Nous excluons donc l'hypothèse du cadeau empoisonné de Jésus à Judas, mais alors pourquoi Jean dit-il quand même qu'il y a un lien ? Il faut revenir à la signification du geste de Jésus dans la culture de son temps. Qu'un maître de maison offre lui-même à un de ses hôtes une bouchée de nourriture était considéré comme une marque d'honneur et d'estime à l'égard de cet hôte. Le geste est dans le fond très proche, si ce n'est exactement le même, que celui du pain partagé et donné, dans les synoptiques. Judas, donc, en acceptant le morceau de pain était censé accepter aussi la marque d'amitié qui lui était ainsi manifestée. Mais son cœur était justement à l'opposé de cette disposition, selon le récit, et la bouchée a alors scellé son conflit intérieur. Elle aurait sans doute pu produire l'effet inverse, c'était un peu un quitte ou double, ça passe ou ça casse. Soit il acceptait sincèrement ce signe d'amitié, et entrait alors dans un processus de retour sur lui-même pour renoncer à ses dispositions, soit... ce que le récit nous dit. Il est possible que nous ayons de plus, ici, les raisons pour lesquelles Jean n'a pas rapporté l'institution de l'eucharistie. Dans sa théologie christologique très haute, nul n'est digne, en réalité, d'une telle marque d'honneur de la part de Jésus ! Il est vrai que, si nous ne sommes pas dignes d'êtres distingués honorifiquement par Jésus, que dire alors de le laisser nous laver les pieds comme un vulgaire esclave ? puisque c'est là le geste d'adieu que Jean décrit à la place de l'institution de l'eucharistie. C'est vrai. Mais il y a une distinction fondamentale entre les deux institutions, conservées toutes deux par l'Église. Le lavement des pieds est un geste qui nous a été donné "pour que vous fassiez de même", les uns pour les autres : c'est à nous de l'actualiser au long des siècles, quand l'eucharistie est un geste par lequel c'est Jésus qui est censé continuer de se donner à tous.

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