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Evangile de Jean - Traduction et Notes - Claude Tresmontant - Chapitre 6

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6.  1 et après cela il est parti ieschoua
de l'autre côté de la mer de la galilée
de tibériade
 

De l'autre côté de la mer de la Galilée... De l'autre côté par rapport à quoi ? Évidemment par rapport au lieu où se trouve celui qui rédige ce texte. Et ce n'est pas depuis Éphèse, ni Rome ni Alexandrie que l'on peut s'exprimer ainsi.

 

 

 
6.  2 et le suivait une foule nombreuse
parce qu'ils voyaient les signes qu'il faisait
en faveur des malades
 
6.  3 et il est monté sur la montagne ieschoua
et là il s'est assis avec ses disciples
 
6.  4 ils étaient proches les jours de pesah
la fête des judéens
 

Ils étaient proches les jours de pesah... En grec to pascha, comme dans Jean 2, 13 et 2, 23, et plus loin 11, 55 ; 12,1 ; 13, 1 ; 18, 28 ; 18, 39 ; 19, 14. Littéralement : le pesah. Nous avons noté déjà que le mot grec pascha n'est pas une traduction mais seulement une transcription du mot hébreu ha-pesah, qui était déjà transcrit, depuis Exode 12, 11 et suivants par le grec pascha.

La fête des Judéens... 2, 13 nous avions : Il était proche le pesah des Judéens... Il est toujours permis de se demander si cette précision, cette détermination : des Judéens, ne signifie pas que le rédacteur de ce texte distingue entre le pesah des Judéens — des gens de Jérusalem — et le pesah d'autres frères, par exemple le pesah des Galiléens, qui n'était pas célébré à la même date, et le pesah des Samaritains, qui avaient leur propre calendrier et qui l'ont toujours.

 
6.  5 et alors il a levé les yeux ieschoua
et il a vu qu'un peuple nombreux venait vers lui
et il a dit à philippos
 
d'où achèterons‑nous du pain
afin qu'ils mangent ceux‑ci
 

Il a donc levé les yeux, Ieschoua... Dans le texte grec, cette proposition et la suivante sont commandées par un participe. Nous rétablissons le verbe indicatif de l'hébreu sous-jacent, comme d'habitude.

 
6.  6 cela il le disait pour le mettre à l'épreuve
car lui‑même il savait ce qu'il allait faire
 

Pour le mettre à l'épreuve : grec peirasai, qui recouvre et traduit l'hébreu nissah, Genèse 22, 1 ; Exode 15, 25 ; 16, 4 ; 17, 2 ; etc. Faire une expérience pour vérifier ; éprouver pour savoir...

 
6.  7 et il lui a répondu philippos
 
deux cents deniers de pain ne suffiraient pas
pour que chacun en reçoive un petit morceau
 
6.  8 et il lui a dit l'un de ses disciples
andréas le frère de schiméôn pierre
 
6.  9 il y a un garçon ici
qui a cinq pains d'orge et deux poissons
mais qu'est‑ce que cela pour un si grand nombre
 
6.  10 et il a dit ieschoua
 
faites asseoir les gens
 
il y avait beaucoup d'herbe en cet endroit
ils se sont donc assis les gens
ils étaient près de cinq mille
 
6.  11 il a donc pris les pains ieschoua
il a dit la bénédiction
et il a donné à ceux qui étaient allongés
et de même avec les poissons
autant qu'ils en voulaient
 

Et il a dit la bénédiction : grec eucharistèsas, qui traduit ici l'hébreu berak, bénir, dire la bénédiction. La même correspondance entre l'hébreu berak et le grec eucharistein se retrouve Matthieu 15, 36 ; Marc 8, 6 ; Luc 22, 17. Le même verbe hébreu berak est traduit par le verbe grec eulogein : Marc 14,22. Même correspondance berak ~ eucharistein : Actes 27, 35 ; 1 Corinthiens 11, 24.

 
6.  12 et lorsqu'ils ont été rassasiés
il a dit à ses disciples
 
rassemblez les morceaux qui restent
afin que rien ne se perde
 
6.  13 ils ont donc rassemblé
et ils ont rempli douze corbeilles de morceaux
[qui venaient] des cinq pains d'orge
[des morceaux] qui étaient restés en trop
à ceux qui avaient mangé
 
6.  14 et lorsqu'ils ont vu les gens
le signe qu'il avait fait ieschoua
alors ils ont dit
 
celui‑ci il est vraiment le prophète qui doit venir
dans le monde de la durée présente
 

Les signes, au pluriel, selon certains manuscrits ; le signe, selon d'autres manuscrits.

Le prophète qui doit venir : en grec erchomenos, celui qui vient, celui qui est attendu depuis des siècles, le chéri qui vient dont parle le Chant des Chants.

 
6.  15 et il a connu ieschoua qu'ils allaient venir
et l'enlever pour le faire roi
il s'en est allé de nouveau dans la montagne
lui seul
 

Pour le faire roi : c'est le malentendu constant dont les quatre Évangiles nous informent. La raison d'être du Christ n'est pas de restaurer la royauté d'Israël, mais d'achever la création et de la conduire jusqu'à sa finalité surnaturelle, l'union sans confusion de l'Homme créé à Dieu incréé, après la nouvelle naissance qui rende l'homme capable de cette union sans confusion.

 
6.  16 lorsque le soir fut venu
ls sont descendus ses disciples vers la mer
 
6.  17 ils sont montés dans une barque
et ils sont allés de l'autre côté de la mer
vers kephar‑nahoum
 
et l'obscurité était déjà là
et il n'était pas encore venu vers eux ieschoua
 
6.  18 la mer était soulevée
car un vent puissant soufflait
 
6.  19 ils ont fait avancer la barque
d'environ vingt‑cinq ou trente stades
et ils ont vu ieschoua qui marchait sur la mer
et qui s'était approché de la barque
et alors ils ont eu peur
 
6.  20 mais lui il leur a dit
 
c'est moi
n'ayez pas peur
 
6.  21 alors ils ont voulu le prendre dans la barque
et voici que la barque était parvenue sur la terre
vers laquelle ils allaient
 
6.  22 et le lendemain
la foule qui se tenait de l'autre côté de la mer
a vu qu'il n'y avait pas d'autre barque là
si ce n'est une seule
celle dans laquelle
étaient montés les disciples de ieschoua
et qu'il n'était pas entré avec ses disciples
ieschoua
dans la barque
mais que seuls ses disciples étaient partis
 
6.  23 alors d'autres barques sont venues de tibériade
tout près de l'endroit où ils avaient mangé le pain
lorsque le seigneur eut dit la bénédiction
 
6.  24 lorsque donc elle a vu la foule
que ieschoua n'est pas là ni ses disciples
ils sont montés eux‑mêmes dans les barques
et ils sont venus à kephar‑nahoum
pour rechercher ieschoua
 

Lorsqu'elle a vu, la foule, que Ieschoua n'est pas là... Elle vit, aoriste en grec ; qu'il n'est pas là, présent de l'indicatif en grec. Il faut se souvenir, à propos de cette étrange concordance des temps, qu'en hébreu il n'y a pas le verbe être dans la seconde proposition. Le traducteur a donc dû improviser la conjugaison du verbe être...

 
6.  25 et ils l'ont trouvé de l'autre côté de la mer
et ils lui ont dit
 
rabbi quand es‑tu venu ici
 
6.  26 et il leur a répondu ieschoua et il leur a dit
 
amèn amèn je vous [le] dis
vous me cherchez
non pas parce que vous avez vu des signes
mais parce que vous avez mangé des pains
et que vous avez été rassasiés
 
6.  27 travaillez
non pas [pour] la nourriture qui périt
mais pour la nourriture qui demeure
pour la vie de la durée éternelle à venir
celle que le fils de l'homme vous donnera
 
car c'est celui‑ci
que le père a scellé de son sceau
[le père qui est] dieu
 

Car c'est celui-ci que le père a scellé de son sceau, [le père qui est] Dieu. La théorie du sceau est très ancienne et très importante dans la tradition hébraïque. Exode 28, 36 : Et tu feras un pétale d'or pur, tzitz zahab thahôr, grec kaipoièseis petalon chrusoun katharon, et tu graveras sur lui, gravure de sceau : consacré à YHWH, hébreu : qôdesch la-YHWH, grec : hagiasma kuriou. Le grand prêtre, qui est oint, est marqué du sceau qui porte le nom propre de Dieu. Cantique des Cantiques, 8, 6 : Qu'il me place comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras... Le fils de l'homme est scellé, il a reçu l'empreinte du sceau de Dieu, il est marqué du sceau. Cette théorie du sceau se retrouve bien entendu chez Paul, 2 Corinthiens 1, 22 : Lui (Dieu) qui nous a marqués de son sceau, et qui nous a donné les arrhes de l'esprit dans nos cœurs... Ephésiens 1,13: Vous avez entendu la parole de la vérité, l'heureuse annonce de votre salut. Vous avez été certains de la vérité qui se trouve dans cette heureuse annonce, et vous avez été scellés — vous avez été marqués du sceau — par l'Esprit saint de la promesse (l'Esprit saint qui avait été promis)... Ephésiens 4, 31 : N'attristez pas l'Esprit saint de Dieu, l'Esprit saint en qui vous avez été scellés pour le jour de la libération... Apocalypse 7, 2 : Et je vis un autre messager qui descendait de l'Orient. Il portait le sceau du Dieu vivant... Apocalypse 7, 3 : Jusqu'à ce que nous marquions du sceau les serviteurs de notre Dieu sur leurs fronts. Et j'ai entendu le nombre de ceux qui avaient été marqués du sceau... Apocalypse 9, 4 : Les hommes qui ne portent pas le sceau de Dieu sur leur front...

 
6.  28 alors ils lui ont dit
 
que devons‑nous faire
pour que nous œuvrions aux œuvres de dieu
 
et il a répondu ieschoua et il leur a dit
 

Que ferons-nous, afin que nous œuvrions aux œuvres de Dieu... Ou bien, plus simplement : qu'agirons-nous pour agir les actions de Dieu ? Ici comme dans 5, 36 et plus loin 7, 3 ; 7, 21 ; etc., jeu sur la communauté de racine entre le verbe asah et le substantif qui en est dérivé, ou entre le verbe paal et le substantif qui en est dérivé. Le traducteur grec n'a pas rendu en grec cette communauté de racine, et en traduction française cela est également malaisé.

 
6.  29 c'est ceci l'œuvre de dieu
c'est que vous soyez certains de la vérité
dans celui qu'il a envoyé lui
 

C'est ceci l'œuvre de Dieu, c'est que vous soyez certains... On remarque une fois de plus l'identité entre la pensée de l'auteur du document hébreu du quatrième Évangile traduit en grec, et la pensée de Paul le rabbin. Les auditeurs du rabbi galiléen lui demandent : Que devons-nous faire pour faire les œuvres de Dieu ? Réponse du rabbi : L'œuvre de Dieu, c'est tout d'abord d'être certain de la vérité qui est en celui que Dieu a envoyé. Cette certitude de la vérité, en traduction grecque pistis, c'est précisément elle que Paul oppose à ceux qui s'imaginent que c'est par des œuvres que l'homme va trouver la justification, c'est-à-dire la sanctification. La justification, qui est la sanctification, est causée par la certitude de la vérité, en grec pistis, qui purifie le cœur de l'homme, comme le dit Pierre, l'une des colonnes, avec Jean et Jacques, Actes 15, 9.

 
6.  30 alors ils lui ont dit
 
quel signe fais‑tu donc toi
afin que nous voyions
et que nous soyons certains de la vérité
[qui est] en toi
quelle œuvre accomplis‑tu
 

Quel signe fais-tu donc, toi... Dès lors qu'il est question de vérité et de certitude de la vérité, des Judéens formés par la longue tradition hébraïque qui remonte au livre de l'Exode, demandent des signes qui puissent attester la vérité, la véracité de l'envoyé de Dieu, et qui puissent fonder l'assentiment à la vérité qui s'appelle émounah en hébreu, traduction grecque pistis. Les Judéens demandent donc des signes pour être certains de la vérité de la mission du rabbi galiléen. 1 Corinthiens 1, 22 : Les Judéens demandent des signes... La lettre de Paul aux Corinthiens a peut-être été écrite d'Ëphèse en l'année 55.

 
6.  31 nos pères ont mangé le manna dans le désert
comme il est écrit
 
le pain qui venait des cieux
il leur a donné à manger
 

Nos pères ont mangé le manna... Le mot manna, ici dans le texte, est une transcription, en caractères grecs, et non une traduction, de l'hébreu man, qui se prononçait donc manna lorsque notre texte a été traduit de l'hébreu en grec. Exode 16, 15 : Et ils virent, les fils d'Israël, et ils dirent, chacun à son compagnon : quoi ça ? Hébreu man hou, car ils ne savaient pas quoi [c'est] ça, ki lô iadeou mah-hou. Et il dit, Môscheh, en s'adressant à eux : Ça [c'est] le pain qu'il a donné, YHWH, à vous, pour manger... Exode 16, 31 : Et ils ont appelé, les fils d'Israël, son nom man, transcription en caractères grecs par les LXX : man. Le traducteur en langue grecque du document hébreu que nous appelons le quatrième Évangile, n'a pas pris la peine d'expliquer ce que c'est que ce manna. C'est donc qu'il n'écrit pas pour des lecteurs païens, mais pour des lecteurs qui savent fort bien de quoi il s'agit.

Les inconnus qui ont traduit la Bible hébraïque de l'hébreu en grec à partir du ive siècle avant notre ère, ont transcrit l'hébreu man en caractères grecs sous la forme manna, Exode 16, 35, version A ; Nombres 11, 6 ; 11, 7 ; 11, 9 ; Deutéronome 8, 3 ; 8, 16 ; Josué 5, 12 ; Néhémie 9, 20 ; Psaume 78, 24. Cela prouve simplement que déjà du temps des traducteurs grecs des livres cités, on prononçait manna. Les traducteurs de Jean, de l'Épître aux Hébreux, 9, 4 et de l'Apocalypse, 2, 17 ont adopté ce même système de transcription. De ce que le traducteur de Jean a transcrit l'hébreu man par manna en caractères grecs, on ne peut donc nullement conclure que le substrat de Jean était peut-être un écrit araméen. Car l'hébreu man avait déjà été transcrit en caractères grecs par manna et la Bible hébraïque n'était pas écrite en araméen.

Comme il est écrit, le pain qui venait des cieux... Citation d'Exode 16,15 et Psaume 78,24 : Et il fit pleuvoir sur eux du man à manger, et le blé du ciel il leur a donné...

 
6.  32 alors il leur a dit ieschoua
 
amèn amèn je vous [le] dis
ce n'est pas môscheh qui vous a donné le pain
[qui venait] des cieux
mais c'est mon père qui vous donne le pain
[qui vient] des cieux
le véritable
 

Ce n'est pas Môscheh qui vous a donné le pain qui vient des cieux... Le fait est que selon le livre de l'Exode ce n'est pas Moïse qui a donné le pain, mais c'est Dieu.

Le véritable. Le pain véritable que Dieu donne à l'humanité pour la nourrir, la fortifier, la transformer, l'humaniser, la conduire à sa fin naturelle et surnaturelle, c'est le fils de l'homme. Dieu a donné une sorte de pain aux Hébreux dans le désert, cette sorte de pain qu'ils ont appelé : man hou, quoi c'est cela ? Mais le pain véritable, c'est celui qui est communiqué maintenant, de même que la vigne véritable, c'est lui, et le temple véritable, c'est son corps, à savoir la communauté qui est l'Église. Nous trouvons dans ces textes le fondement biblique de ce que les Pères de langue grecque ont pratiqué et que nous appelons la typologie. L'histoire du peuple hébreu, depuis ses origines, fournit des prophéties de ce qui se réalisera plus tard. Le passé anticipe sur l'avenir, mais l'avenir est plus riche que l'anticipation, la réalisation plus riche que l'annonce.

 
6.  33 car le pain de dieu
c'est celui qui est descendu des cieux
et qui donne la vie au monde de la durée présente
 
6.  34 alors ils lui ont dit
 
seigneur toujours donne‑nous ce pain
 
6.  35 et il leur a dit ieschoua
 
c'est moi qui suis le pain de la vie
celui qui vient vers moi n'aura plus faim
et celui qui est certain de la vérité [qui est] en moi
n'aura plus jamais soif
 

C'est moi qui suis le pain de la vie : en hébreu, comme nous l'avons noté à plusieurs reprises déjà, on fait l'économie du verbe être. La reconstitution en hébreu du texte grec donne donc : Anôki hou lehem ha-haiim.

Cette proposition prépare à l'intelligence de la proposition inverse qu'on lit dans Matthieu 26, 26 : Tandis qu'ils étaient en train de manger, il a pris du pain, Ieschoua, il a dit la bénédiction (grec eulogèsas), il l'a brisé, il l'a donné à ses disciples, et il a dit : Prenez, mangez, ceci est mon corps... Luc 22, 19 ; Paul, 1 Corinthiens 11, 24 ; Marc 14, 22. C'est parce que le Seigneur est le pain véritable communiqué par Dieu le Créateur unique à l'humanité créée, qu'il peut, sur le pain non levé de l'une des matzôt, prononcer les paroles rapportées par les Évangiles de Matthieu, de Luc, de Marc et par Paul dans sa première lettre aux Corinthiens. Le quatrième Évangile ne rapporte pas ces paroles du Seigneur lors de la dernière nuit. Pourquoi ? Nous sommes réduits aux conjectures pour répondre à cette question. Une hypothèse raisonnable et qui tient debout, c'est que l'auteur du quatrième Évangile et son traducteur en langue grecque n'ont pas voulu, au moment où ils allaient diffuser cette traduction en langue grecque — ce targum — du texte hébreu original, livrer à la curiosité ces paroles du Seigneur, qui pouvaient être mal comprises, et qui de fait ont été mal comprises, qui pouvaient aussi provoquer des moqueries de la part des païens qui pouvaient lire, grâce à cette traduction grecque, le texte des Évangiles, même si cette traduction ne leur était pas tout d'abord destinée. Nous aurions ici un signe de plus de la très haute antiquité de la traduction grecque du quatrième Évangile. Car pourquoi, à la fin du ier siècle et au début du iie, cacher ces paroles du Seigneur qui étaient désormais connues de tous par les Évangiles de Matthieu, de Luc et de Marc, et par la lettre de Paul aux Corinthiens ?

 
6.  36 mais je vous l'ai [déjà] dit
vous m'avez vu
et vous n'avez pas été certains de la vérité
 
6.  37 tous ceux qu'il me donne
le père
viendront vers moi
et celui qui vient vers moi
je ne le jetterai pas dehors
 

Tous ceux qu'il me donne, le père... Tout homme qu'il me donne, le père... En grec pan, au neutre. Mais ce neutre grec traduit l'hébreu kôl ascher... Il n'est donc pas nécessaire ni même indiqué de traduire : tout ce que... Il s'agit de tous ceux qui... Exode 22, 18 : Tout homme, hébreu kôl, qui couche avec une bête... Grec : pân koi-mômenon... De même Jean 6, 39 : Tous ceux qu'il m'a donnés..., et non pas tout ce qu'il m'a donné... Grec pân, hébreu kôl, qui signifie bien : tous ceux qui... Nous avons donc dans ces textes grecs de Jean 6, 37 et 6, 39 une indication de plus que ces textes grecs sont une traduction faite à partir d'un texte hébreu sous-jacent et donc antérieur.

 
6.  38 car je suis descendu des cieux
non pas pour faire ma propre volonté
mais [pour faire] la volonté
de celui qui m'a envoyé
 
6.  39 c'est ceci la volonté de celui qui m'a envoyé
que tous ceux qu'il m'a donnés
je ne perde aucun d'entre eux
mais je les relèverai dans le jour à venir
 

Je ne perde aucun d'entre eux... Construction hébraïque, Nombres 16, 33 : Et ils périrent du milieu de l'assemblée, hébreu mitôk ha-qahal. Jean 18,9, même expression.

Mais je les relèverai dans le jour à venir... En grec : en tè eschatè hèmera. Le grec eschatos traduit régulièrement l'hébreu ahar, ahôr, aharôn, aharit, qui signifient, non pas le dernier, mais simplement ce qui vient après, dans l'avenir. Genèse 49, 1 : Et je raconterai, et j'annoncerai à vous, ce qui va vous arriver dans l'après des jours, hébreu be-aharit ha-iamin, grec ep' eschatôn ton hèmerôn. Nombres 24,14 : Ce qu'il fera, ce peuple-là, à ton peuple, dans l'après — ou la suite — des jours, hébreu be-aharit ha-iamin, grec ep' eschatou ton hèmerôn. Exode 4, 8 : Et il adviendra que, s'ils ne sont pas certains de la vérité de ce que tu leur dis, et s'ils n'écoutent pas la voix du signe premier, ils seront certains de la vérité, à la voix du signe qui viendra après, hébreu ha-ôt ha-aharôn, grec tes phônès tou sèmeiou tou eschatou. Deutéronome 17, 7 : La maison des témoins (à charge) sera sur lui tout d'abord, hébreu ba-rischônah, pour le faire mourir. Et la main de tout le peuple après, hébreu ba-aharônah, grec ep'eschatôn. Deutéronome 31, 29 : Car je sais qu'après ma mort, hébreu aharei môti, grec eschatôn tes teleutès mou, vous allez vous corrompre et vous détourner de la route que je vous ai ordonnée. Et vous surviendra le malheur dans la suite — ou l'après — des jours, hébreu be-aharit ha-iamim, grec eschatôn ton hèmerôn..., etc.

 
6.  40 car c'est ceci la volonté de mon père
que tout homme qui voit le fils
et qui est certain de la vérité [qui est] en lui
à lui soit la vie de la durée éternelle à venir
et je le relèverai moi dans le jour à venir
 
6.  41 et alors ils se sont mis à récriminer contre lui
les judéens
parce qu'il avait dit
 
moi je suis le pain qui descend des cieux
 
et ils disaient
 

Ils se mirent à récriminer contre lui les Judéens... Le verbe grec gogguzo traduit le verbe hébreu loun qui signifie : protester violemment, récriminer, se révolter contre, en français populaire « rouspéter », manifester bruyamment son mécontentement, et non pas « murmurer »... Exode 16, 2 ; 16, 7 ; 16, 8 ; 16,12 ; 17, 3 ; Nombres 14,27 ; etc.

Moi je suis le pain... En hébreu anôki hou ha-lehem... sans le verbe être inutile en hébreu.

 
6.  42 celui‑ci n'est‑il pas ieschoua le fils de iôseph
nous connaissons son père et sa mère
comment donc peut‑il dire maintenant
des cieux je suis descendu
 

Celui-ci n'est-il pas Ieschoua le fils de Iôseph... Hébreu : Ha-lô zeh hou ieschoua ben-iôseph... sans le verbe être inutile.

Ieschoua le fils de Iôseph... Il était évident pour tout le monde au moment où l'Évangile hébreu de Jean a été traduit en grec, que Ieschoua était le fils de Iôseph. L'Évangile de Jean ignore, ou du moins ne laisse pas deviner, ce qui est enseigné au début de l'Évangile de Matthieu et au début de l'Evangile de Luc.

Nous connaissons son père et sa mère. En grec : dont nous connaissons le père et la mère, traduction décalque de la construction hébraïque commandée par le pronom relatif ascher. Il faudrait donc traduire littéralement : que nous, nous connaissons son père et sa mère... Le parfait grec oidamen traduit peut-être l'accompli hébreu du verbe iada : nous avons connu, et donc nous connaissons maintenant...

Comment donc peut-il dire... Certains manuscrits donnent le grec nun, maintenant. D'autres manuscrits donnent le grec oun, donc. Nous pourrions bien avoir ici la trace de deux traductions, à partir de l'hébreu atah, qui signifie maintenant, mais qui signifie aussi : contrairement à ce qui a été énoncé précédemment... Nous pourrions donc traduire : Et alors, comment peut-il dire : des cieux je suis descendu...

 
6.  43 et il a répondu ieschoua et il leur a dit
 
ne récriminez pas chacun avec son compagnon
 

Ne récriminez pas chacun avec son compagnon... Grec met'allèlôn, traduction de l'hébreu isch el-ahiô, chacun avec son frère, Genèse 42, 28 ; 42, 21 ; ou isch el-reehou, chacun en s'adressant à son compagnon, Genèse 43, 33 ; Exode 18, 7 ; etc.

 
6.  44 personne ne peut venir vers moi
si le père qui m'a envoyé ne l'attire
et moi je le relèverai dans le jour à venir
 
6.  45 n'est‑il pas écrit dans les prophètes
 
et tous tes fils seront instruits par yhwh
 
tout homme qui a entendu [la parole]
qui vient du père
et qui est instruit [par le père]
il vient vers moi
 

N'est-il pas écrit dans les prophètes... Suit une citation d'Isaïe 54, 13 : Et tous tes fils [seront] disciples de YHWH, ou enseignés de YHWH... Jérémie 31, 34.

Tout homme qui a entendu [la parole] qui vient du père... En grec para, qui recouvre et traduit l'hébreu me-et, Genèse 19, 24 ; 21, 30 ; 23,6 ; 23,13 ; etc. Le min hébreu signifie et indique la provenance, ce dont une chose est issue. Genèse 24, 50 : Me-YHWH iatza ha-dabar, c'est de YHWH qu'est venue cette parole, cette chose.

 
6.  46 ce n'est pas que quelqu'un ait vu le père
si ce n'est celui qui [vient] de dieu
lui il a vu le père
 

Si ce n'est celui qui [vient] de Dieu... En grec ei mè ho on para tou theou. Si on traduit littéralement et mot à mot le texte grec, sans tenir compte de l'hébreu qui est dessous, on obtient en grec ce barbarisme : celui qui — est issu du père. En hébreu, nous l'avons noté plusieurs fois déjà, le verbe être n'est pas utilisé dans ce cas. Nous avons donc probablement : ascher me-et elohim, traduction littérale : celui qui — issu de — Dieu. Nous sommes obligés en traduction française d'ajouter un verbe, tout comme le traducteur en langue grecque a été obligé de le faire. Le barbarisme en grec s'explique ici comme dans Jean 1, 18 : ho on eis ton kolpon tou patros... par le fait que le traducteur en langue grecque a été obligé d'ajouter le verbe être, alors qu'il n'y en avait pas en hébreu. Celui qui vient, ou qui provient de Dieu, Jean 6, 46, c'est le même que celui qui est penché dans le sein du père, Jean 1,18.

 
6.  47 amèn amèn je vous [le] dis
celui qui est certain de la vérité [qui est] en moi
à lui [est] la vie de la durée éternelle à venir
 

Celui qui est certain de la vérité [qui est] en moi... Certains manuscrits grecs donnent : celui qui est certain... D'autres : Celui qui est certain de la vérité qui est en Dieu... Là encore, nous pourrions bien avoir la trace de plusieurs traductions de l'Évangile de Jean en grec.

A lui [est] la vie de la durée éternelle à venir... Dès maintenant, dès aujourd'hui, celui qui connaît la vérité de Dieu communiquée par celui qui est le fils de Dieu, est passé de la mort à la vie, est entré dans l'économie de la vie même de Dieu.

 
6.  48 moi je suis le pain de la vie
 

Moi je suis le pain de la vie... En hébreu, le verbe être est inutile ici, anoki lehem ha-haiim. Le traducteur a été obligé d'ajouter le verbe être en grec, et nous sommes obligés de faire de même en français.

 
6.  49 vos pères à vous
ils ont mangé dans le désert le manna
et puis ils sont morts
 

Vos pères à vous, ils ont mangé dans le désert le manna... De nouveau ici le mot hébreu man, qui se prononçait mana, est simplement transcrit en caractères grecs, et non traduit, comme si les païens pouvaient comprendre quelque chose à ce mot hébreu transcrit en caractères grecs. Ce qui indique de nouveau que la présente traduction en langue grecque de notre Évangile n'était pas tout d'abord destinée aux incirconcis, mais aux frères et aux sœurs des synagogues de la Diaspora, qui ne savaient pas lire suffisamment l'hébreu pour lire le texte original hébreu. Mais ils savaient suffisamment d'hébreu pour comprendre le sens de termes comme manna, pascha, etc.

 
6.  50 le voici le pain qui est descendu des cieux
afin que si quelqu'un mange de ce pain
il ne meure pas
 

Le voici le pain qui est descendu des cieux... On peut aussi traduire : Le voilà le pain... Dans le texte hébreu sous-jacent, et comme d'habitude, il n'y a pas de verbe être : zeh hou ha-lehem... A lire certaines traductions françaises de ce texte, on a l'impression qu'ici quelqu'un intervient qui, désignant le Seigneur du doigt, s'écrie : Voici, c'est celui-ci le pain qui est descendu des cieux... Il n'est pas possible que le Seigneur parle ainsi de lui-même à la troisième personne, et comme s'il parlait d'un autre. Lorsqu'on retrouve l'hébreu qui est sous le texte grec, cette première impression disparaît. Le Seigneur a très bien pu s'écrier, après avoir exposé ce qu'est le pain que Dieu communique à l'humanité malade et souffrante pour la vivifier : Le voilà le pain que Dieu communique !

 
6.  51 moi je suis le pain vivant
qui est descendu des cieux
si quelqu'un mange de ce pain‑là
il vivra dans la durée éternelle à venir
et le pain que moi je donnerai
c'est ma chair
pour la vie du monde de la durée présente
 

C'est ma chair... Il faut se souvenir ici de ce que nous avons déjà noté à propos de Jean 1, 14 : le mot grec sarx, latin caro, que nous traduisons tout naturellement, mais imprudemment, par le français chair, recouvre et traduit l'hébreu basar, qui a en réalité deux sens, dans deux séries de textes de la sainte Bibliothèque hébraïque.

1.     Dans une série de textes, basar signifie et désigne l'être vivant tout entier, et en particulier l'homme tout entier. Dans ce cas, basar est synonyme de adam. Kol basar = kol adam. C'est en ce sens que l'a pris l'auteur de notre Évangile.

2.     Dans une autre série de textes, basar signifie ce que nous appelons la viande. Mais dans ce cas, dans la traduction en langue grecque de la Bible hébraïque, les traducteurs ne traduisent plus l'hébreu basar par le grec sarx, mais par le grec kreas, la viande. Le traducteur en langue grecque du document hébreu que nous traduisons à notre tour, a traduit l'hébreu basar par le grec sarx, parce que dans l'Évangile de Jean, basar désigne l'homme tout entier, perfectus homo comme dira le pape Damase. C'est le cas ici aussi. Lorsque le Seigneur explique qu'il donne sa basar pour la vie du olam ha-zeh, pour la vie de ce monde de la durée présente, cela signifie qu'il se donne tout entier lui-même, qu'il donne l'être qu'il est, corps et âme, pour parler le langage de l'anthropologie qui est étrangère à la tradition hébraïque. Cela ne signifie pas qu'il donne sa chair à manger, au second sens du mot chair. Cela signifie qu'il est, lui, la nourriture vivante pour l'humanité malade, inachevée. On peut se nourrir de pain. On peut se nourrir d'une pensée. Le Seigneur est le pain intelligible offert à l'humanité malade et inachevée, pour la guérir et pour la conduire à sa finalité surnaturelle. Il ne s'agit donc pas d'anthropophagie, parce que les anthropophages ne mangent pas l'homme vivant tout entier, corps et âme. Ils mangent la chair morte, qui n'est plus chair, pour parler comme le vieil Aristote, que par homonymie. Un œil mort n'est plus un œil véritable. Les auditeurs du Seigneur vont se disputer à propos de ces paroles, parce que certains vont entendre l'hébreu basar au second sens, au sens de viande. Et ils vont donc s'imaginer qu'il s'agit d' anthropophagie.

 
6.  52 ils discutaient donc chacun avec son compagnon
les judéens et ils disaient
 
comment peut‑il celui‑ci
nous donner sa chair à manger
 
6.  53 et il leur a dit ieschoua
 
amèn amèn je vous [le] dis
si vous ne mangez pas la chair du fils de l'homme
et si vous ne buvez pas son sang
elle n'est pas la vie au‑dedans de vous
 
6.  54 celui qui dévore ma chair
et qui boit mon sang
elle est à lui la vie de la durée à venir
et moi je le relèverai dans le jour à venir
 
6.  55 car ma chair est en vérité nourriture
et mon sang est en vérité boisson
 

Car ma chair est véritable nourriture... En hébreu nous pouvions avoir, ou bien ki besari be-emet hou maakal, car ma chair en vérité, elle est nourriture... ou bien Ki besari hou ôkel émet, car ma chair, elle est nourriture véritable, traduction littérale : nourriture de vérité. Ce qui pourrait expliquer les deux sortes de traductions en grec, rapportées par deux séries de manuscrits : les uns donnent alèthès, véritable. Les autres donnent alèthôs, véritablement.

Nombre d'exégètes pensent que cette page est une allusion directe à la sainte eucharistie, et qu'elle présuppose l'institution de la sainte eucharistie, que cependant l'Évangile de Jean ne donne pas à connaître. Cela est vrai d'une certaine manière, en ce sens que ces paroles du Seigneur, ici et en ce lieu, permettent de comprendre le sens des paroles prononcées lors de la dernière nuit, dans la maison de Jean sans doute, mais que Jean ne livre pas dans le document écrit que nous appelons le quatrième Évangile. C'est parce que le Seigneur est, lui, le pain de Dieu, le pain communiqué par Dieu, pour la vie de l'humanité, c'est à cause de cela que, lors de la dernière nuit, il a pris du pain, et il a dit : ceci, c'est ma chair, hébreu basar très probablement. Les paroles que nous lisons dans ce chapitre sont antérieures, et non fictivement postérieures, aux paroles rapportées par Matthieu 26, 26 et parallèles. La majorité des exégètes pense que le quatrième Évangile est une composition tardive de la fin du Ier siècle, si ce n'est du début du IIe siècle. Elle pense et professe par conséquent que le chapitre vi de Jean est une allusion rétrospective à la sainte Cène pratiquée depuis soixante ans au moins par les communautés chrétiennes. Cela pourrait être vrai si, et seulement si, il était établi, par la voie des arguments de caractère scientifique, et non par la voie de présupposés, que le quatrième Évangile date de la fin du Ier siècle ou du début du IIe. Mais si le quatrième Évangile est une composition qui date des années 30, alors le chapitre vi de Jean ne constitue pas une allusion rétrospective à la pratique de la sainte Cène des communautés chrétiennes de la fin du Ier siècle. Dans ce cas, pour comprendre le chapitre vi de Jean, ce n'est pas du côté de la pratique de la sainte Cène par les communautés chrétiennes de la fin du Ier siècle de notre ère, ou du commencement du IIe siècle, qu'il faut regarder. Mais c'est au contraire dans ce texte de l'Évangile de Jean qu'il faut chercher le sens des paroles de la sainte Cène. C'est Jean qui fournit l'intelligence des paroles de la sainte Cène, et c'est peut-être la raison pour laquelle il était le disciple par excellence, celui qui a le mieux compris, celui qui a compris le plus profondément, l'enseignement du Seigneur.

 
6.  56 et celui qui dévore ma chair
et qui boit mon sang
en moi il demeure
et moi en lui
 
6.  57 de même qu'il m'a envoyé
le père qui est vivant
ainsi moi je vis par le père
et celui qui me dévore
celui‑là aussi vivra par moi
 

De même qu'il m'a envoyé le père qui vit, et moi je vis par le père... Traduction incertaine. De même la seconde proposition : celui-là vivra par moi... La question est de savoir comment il faut traduire le mot grec dia. Il ne sert de rien de compulser toute la littérature grecque pour savoir en quels sens les Grecs entendaient ce mot dia. Il faut regarder quels sont les mots hébreux que les traducteurs inconnus, que nous appelons les Septante, ont traduits par le grec dia.

Or ils sont plusieurs : be, qui signifie : dans ; baàbour, à cause de, en faveur de... ; lemaan, afin de, et d'autres... La question est donc de savoir s'il faut traduire : Et moi je vis par le père, ou bien : pour le père. Seconde proposition : Celui qui me dévore, celui-là vivra par moi, ou pour moi... Le problème est de grande importance et de grande portée métaphysique et théologique, lorsqu'on entreprend de traduire les lettres de Paul, et l'épître aux Hébreux, et d'autres textes encore. Comment faut-il traduire dia ? Quel mot hébreu recouvre, dans chaque cas, le grec dia ?

 
6.  58 le voilà le pain qui est descendu des cieux
mais ce n'est pas comme ils ont mangé vos pères
le manna dans le désert
et puis ils sont morts
 
celui qui dévore ce pain‑là
il vivra dans la durée éternelle à venir
 
6.  59 voilà ce qu'il a dit lorsqu'il enseignait
dans la maison de réunion
à kephar‑nahoum
 
6.  60 nombreux sont ceux qui l'ont entendu
parmi ses disciples
et ils ont dit
 
elle est dure cette parole
qui peut l'écouter
 

Elle est dure, cette parole... Grec sklèros, hébreu qascheh, Genèse 42, 7 ; 42 ; 30 ; etc. En fait qascheh en hébreu est beaucoup plus dur, et même violent, que le mot français dur. Genèse 21,11 : Et elle fut mauvaise, la chose, très fortement, aux yeux d'Abraham... Traduction grecque sklèros. Nombre des disciples ont trouvé intolérable, insupportable, ce que venait de dire le rabbi. Soit qu'ils l'aient mal compris, ce qui est l'hypothèse la plus probable, soit pour une autre raison. Il est possible que ces disciples aient compris le mot basar ici utilisé par le Seigneur, au sens de viande, et donc dans le sens de l'anthropophagie. Le Seigneur va lui-même corriger cette interprétation. Et nous avons peut-être ici la cause et la raison pour laquelle le théologien éminent entre tous, qui a composé le quatrième Évangile, n'a pas voulu rapporter les propres paroles du Seigneur lors de la dernière nuit, lors du dernier repas. C'est qu'il avait observé, et noté, que les disciples eux-mêmes comprenaient de travers ces propos et cet enseignement du Seigneur. Il a donc peut-être estimé plus prudent de réserver cet enseignement à la tradition orale, à l'enseignement et à l'explication de la bouche à l'oreille.

 
6.  61 et il a connu ieschoua en lui‑même
qu'ils récriminaient contre cela ses disciples
et il leur a dit
 
est‑ce que cela constitue pour vous un obstacle
sur lequel vous butez et qui vous fait tomber
 

qu'ils récriminaient... Grec gogguzousin, hébreu le verbe loun, protester violemment, Exode 16, 2 ; 16, 7 ; 16, 8 ; etc., et non pas « murmurer »...

Est-ce que cela constitue pour vous un obstacle... Le verbe grec skandalizein, ici utilisé, n'existe pas en réalité dans la langue grecque, sauf dans la traduction en grec de la Bible hébraïque. C'est typiquement ce que Richard Simon appelle du « grec de synagogue ». Le mot grec skandalon traduit l'hébreu mikeschôl, du verbe kâschâl. Lévitique 19, 14 : Devant la face de l'aveugle tu ne mettras pas mikeschôl, un obstacle pour le faire buter et tomber, traduction grecque skandalon. La traduction française habituelle — skandalon traduit par scandale, et skandalizein rendu par scandaliser — n'est pas une traduction mais une simple transcription des mots grecs en caractères français. Ces mots grecs traduisaient, quant à eux, des mots hébreux. Il faut donc retrouver le sens de ces mots hébreux. Notre traduction est donc longue et lourde, mais nous pensons qu'il vaut mieux traduire lourdement, et par une longue périphrase, plutôt que de ne pas traduire du tout. L'intelligence des disciples a buté sur une difficulté, par le fait qu'ils n'ont pas compris le sens des paroles du Seigneur, ou qu'ils ont compris de travers. Il y avait donc obstacle, sur lequel on bute, et qui fait tomber, hébreu mikeschôl, grec skandalon.

 
6.  62 et si vous voyez le fils de l’homme
qui remonte là où il était auparavant
 

Et si vous voyez le fils de l'homme... Il ne faut jamais oublier, lorsque nous lisons l'Évangile de Jean, comme les autres Évangiles d'ailleurs, que nous avons affaire à des notes, qui sont mises bout à bout, puis traduites en grec comme elles étaient dans les documents hébreux, mais qu'un propos rapporté dans telle note n'a pas nécessairement été tenu ou prononcé immédiatement après le propos rapporté dans la note précédente. Il n'est donc pas certain que le propos que nous lisons 6, 62 ait un lien immédiat et direct avec ce qui précède. Ce qui est sûr, c'est que le Seigneur a prononcé ce propos, au cours de cette scène que nous lisons, et que Jean l'a noté. Mais il n'est pas évident ni certain qu'il existe une relation logique immédiate entre le verset 61, le verset 62, et le verset 63.

 
6.  63 c'est l'esprit qui fait vivre
la chair ne sert à rien
les paroles que je vous ai dites
elles sont esprit et elles sont vie
 

C'est l'esprit qui fait vivre... Ce verset par contre est une explication des propos antérieurs, sur lesquels ont buté un grand nombre de disciples. C'est l'esprit qui vivifie : l'esprit, c'est Dieu. La proposition revient donc à dire : c'est Dieu, qui est esprit, qui vivifie. La chair ne sert de rien : la chair, c'est l'homme tout entier. Ce n'est pas lui qui vivifie, ce n'est pas lui qui donne la vie, c'est Dieu, le créateur unique et incréé. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie : il ne s'agit pas d'anthropophagie, il s'agit de manger le fils de l'homme par l'esprit, par l'intelligence ; il s'agit d'assimiler celui qui s'appelle lui-même le fils de l'homme afin que se réalise la formule de Paul, Galates 2, 20 : ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. Formule qui ne signifie aucunement que l'être créé de Paul soit aboli ou annihilé, mais que l'être créé qui est Paul, est totalement recréé, transformé, par le Christ qui informe l'homme nouveau que Paul est devenu. Cette information, par l'inhabitation du Christ dans l'homme recréé, né nouveau et donc transformé, c'est le résultat de l'assimilation spirituelle du Christ vivant par l'homme vivant. Une fois de plus, la pensée de Paul et celle de Jean se trouvent identiques, en des formules diverses, et les formules de Paul expliquent les formules de Jean, que Paul connaissait. L'intelligence de cette doctrine était en effet si difficile, qu'il n'est pas étonnant que les premiers disciples, qui en ont entendu la formulation, aient ressenti un choc violent, et qu'ils aient buté sur cette formulation, au premier abord inintelligible pour eux. C'est la doctrine de la communication du Christ vivant à l'humanité, communication qui a pour but de créer la nouvelle humanité. L'expression : c'est l'esprit qui vivifie, se retrouve telle quelle dans la seconde lettre de Paul adressée aux chrétiens de Corinthe — 3,6 — lettre écrite peut-être en l'année 57. Un indice de plus que Paul connaissait Jean et l'Évangile de Jean.

 
6.  64 mais il y en a parmi vous quelques‑uns
qui ne sont pas certains de la vérité
 
car il savait depuis le commencement
ieschoua
quels sont ceux qui ne sont pas certains de la vérité
et quel est celui qui allait le livrer
 

Quel était celui qui allait le livrer, ou : qui était en train de le livrer, ou : qui allait le vendre, ou encore : qui était en train de le vendre, si le verbe paradidonai traduit ici l'hébreu makar, vendre.

 
6.  65 et il a dit
 
c'est pourquoi je vous ai dit
aucun homme ne peut venir vers moi
si cela ne lui a pas été donné de la part du père
 

Si cela ne lui a pas été donné venant de la part du père... hébreu me-et. C'est la doctrine constante des quatre Evangiles et de Paul. Matthieu 16, 17 : Heureux es-tu, Schiméon bar iônah (le fils de la colombe...), parce que la chair et le sang ne t'ont pas révélé cela, mais mon père [qui est] dans les cieux. Paul, Éphésiens 2, 8 : Cela ne vient pas de vous, c'est de Dieu [que vient] le don.

 
6.  66 et à partir de ce moment‑là
nombre de ses disciples s'en retournèrent en arrière
et ils ne marchaient plus avec lui
 
6.  67 et alors il a dit ieschoua aux douze
 
est‑ce que vous aussi vous voulez vous en aller
 

Aux douze. Ces douze n'ont pas été désignés nommément par Jean, et il ne les appelle pas non plus apostoloi, envoyés, du verbe hébreu schalah. La question ouverte est de savoir si Jean, l'auteur du document hébreu ici traduit en grec, fait ou non partie de ce groupe des douze. Les douze sont nommés, Matthieu 10, 2 : Des douze envoyés, voici les noms : le premier, Schiméon, celui qui est appelé Pierre ; puis Andréas, son frère ; puis Iaaqôb, le fils de Zabedaï, et Iohanan, son frère ; Philippos et Bartholomaios ; Tôma (= le jumeau, grec didumos) et Matthaios, le douanier ; Iaaqôb, le fils d'Alphaios ; et Thaddaios, surnommé Lebbaios ; Schiméon, celui qui faisait partie du groupe (ou du mouvement) des Jaloux, grec zèlôtès — Luc 6, 15, ceux que les historiens appellent les zélotes —, et Juda, isch qeriôth (peut-être ?), l'homme de Qeriôth (?), celui qui l'a livré (ou : vendu). Qeriôth, Josué 15, 25. Question non élucidée. Selon certains savants, il s'agirait au contraire d'une transcription en caractères hébreux du latin sicarius, celui qui porte la sica, le poignard, et, dans ce cas, Juda aurait fait partie, lui aussi, du front de libération de la Judée, avec Schiméon le zélote. Nous sommes dans les conjectures. Une liste des douze, Luc 6,14 ; Marc 3,16.

 
6.  68 et il lui a répondu schiméôn pierre
 
seigneur vers qui irions‑nous
elles sont à toi les paroles
de la vie de la durée éternelle à venir
 

Les paroles de la vie de la durée éternelle à venir : en grec rèmata zôès aiôniou, sans l'article devant rèmata, paroles. Il faudrait donc traduire, si l'on traduisait exactement le texte grec, sans se souvenir de l'hébreu sous-jacent : des paroles de la vie... Or sous cette expression grecque, sans l'article, se trouve l'hébreu diberei haii ôlam ou ôlamim. En hébreu il n'y a pas l'article devant dabar, au pluriel ici. L'absence d'article, dans le texte grec, ne s'explique pas sans l'hypothèse ou la supposition d'un texte hébreu sous-jacent.

 
6.  69 et quant à nous
nous avons été certains qu'il est vrai
et nous avons connu
que toi tu es le saint de dieu
le maschiah
le fils du dieu vivant
 

Et quant à nous, nous avons été certains de la vérité, et nous avons connu... Association du verbe hébreu he-emin, être certain de la vérité de, et iada, connaître, comme dans Isaïe 43, 10 : Vous, [vous êtes] mes témoins ! Oracle de YHWH ! Et mes serviteurs, que j'ai choisis ! Afin que vous connaissiez — le verbe hébreu iada — et afin que vous soyez certains de la vérité [qui est] en moi — verbe hébreu he-emin, racine aman — que c'est moi, hébreu ki ani hou, traduction grecque : hoti egô eimi. La émounah hébraïque, c'est la certitude objective, par l'intelligence, de la vérité. Elle est donc une connaissance, elle ne s'oppose donc pas à la connaissance.

Que c'est toi le saint de Dieu... Nombreuses variantes symptomatiques : le Christ, le saint de Dieu ; le Christ, le fils du Dieu vivant ; le fils du Dieu vivant ; le fils de Dieu ; le Christ le fils de Dieu... Ces variantes ne sont évidemment pas des erreurs de copie, mais des interprétations très anciennes du texte, peut-être des traductions différentes du même texte hébreu originel. Elles désignent la même réalité. Juges 13, 7 : Car nazir de Dieu il sera, l'enfant, depuis le ventre [de sa mère]... Le mot nazir a été simplement transcrit, en caractères grecs, dans l'une des versions, naziraion ; dans l'autre version, nous lisons hagion theou, — c'est l'expression que nous lisons dans notre texte grec de Jean —. De même Juges 16, 17 : Le rasoir n'est pas monté sur ma tête, car nazir de Dieu je suis, moi, depuis le ventre de ma mère... Traduction grecque A, nazir est simplement transcrit en caractères grecs, naziraios. L'autre traduction grecque B, hoti hagios theou egô eimi. Il est donc très vraisemblable que les termes nazarènos et nazôraios, qui sont sans doute des transcriptions en caractères grecs de l'hébreu nazir, sont synonymes de l'expression hagios tou theou. Marc 1, 24 : Quoi à nous et à toi, hébreu ma-lanou wa-lak, Ieschoua le nazir ? Est-ce que tu es venu pour nous détruire ? Je sais qui tu es : le saint de Dieu, ho hagios tou theou. Luc 4, 34 : Quoi à nous et à toi, Ieschoua le nazir ? Est-ce que tu es venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : le saint de Dieu, ho hagios tou theou. Les diverses traductions conservées dans les diverses variantes veulent exprimer la même réalité. Et peut-être est-ce le sens de l'expression conservée par la plus ancienne tradition juive, ieschoua ha-nôtzeri, — sauf que la racine natzar, qui signifie garder, conserver, observer, n'appartient pas à la famille de l'hébreu nazir. La difficulté subsiste donc tout entière. Déjà dans Exode 28, 41, nous observons que l'onction qui fait le prêtre, et la consécration, sont intrinsèquement liées : Et pour les fils d'Aharôn tu feras des tuniques, hébreu koutanôt, grec chitônas... Et tu les revêtiras, Aharôn ton frère et ses fils avec lui. Et tu les oindras, hébreu maschaheta, grec chriseis, du verbe chriô, et tu rempliras leurs mains, et tu les consacreras, we-qiddascheta ôtam, grec kai hagiaseis autous, et ils seront, ils feront les prêtres pour moi, we-kihanou li, grec hina hierateusin moi. Celui qui a été oint avec l'huile sainte, l'huile d'onction, Exode 29, 7, schemen ha-mischehah, il est désormais consacré, grec hagios theou, il est prêtre, sacrificateur, hébreu kohen, grec hiereus. Le saint de Dieu, le oint de Dieu, sont deux expressions qui désignent la même réalité, le même être.

 
6.  70 et il leur a répondu ieschoua
 
n'est‑ce pas moi qui vous ai choisis
vous les douze
et d'entre vous l'un est un adversaire
 

N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les douze ? En réalité, une autre traduction est possible, ou tout au moins elle n'est pas exclue : Ce n'est pas moi qui vous ai choisis, vous les douze. Sens exactement contraire. Nous n'oublions pas que les vieux manuscrits ne comportent pas de signes de ponctuation, et nous ne pouvons donc décider de la question de savoir si la proposition est interrogative ou non, que d'après la structure de la proposition, et d'après le contexte immédiat. Or ici il est très difficile d'en décider. Si la seconde interprétation était exacte, elle signifierait probablement : C'est Dieu, c'est mon père, qui vous a choisis, pensée conforme à l'ensemble de l'enseignement du Seigneur.

Et d'entre vous, l'un, est un adversaire... Grec diabolos, traduction de l'hébreu ha-satan, l'adversaire, l'accusateur, l'ennemi. Nombres 22, 22 ; 22, 32 ; 1 Samuel 29, 4 ; 2 Samuel 19, 23 ; 1 Rois 5,18 ; 11, 14 ; 11, 23 ; 11, 25 ; etc. Voir bien entendu aussi Job 1, 6 et suivants. Matthieu 16, 23 : Arrière de moi, l'adversaire ! Le texte grec de Matthieu nous a conservé en caractères grecs le mot hébreu satan qui se prononçait satana.

 
6.  71 il voulait parler de iehoudah
[fils] de schiméôn isch qeriôt
car celui‑ci allait le livrer
lui qui était [pourtant] l'un des douze
 

II voulait parler de Iehouda... Ou : il disait cela à propos de, sur, hébreu al, Iehouda... Fils de Schiméon, isch Qeriôt. — Qeriôt, ville nommée Josué 15,25. Variantes nombreuses qui indiquent la perplexité des interprètes ou traducteurs. Un traducteur est un interprète. Si isch qeriôt signifie l'homme de Qeriôt, dans ce cas nous avons une expression hébraïque de plus dans notre texte, et non traduite. Nous avons noté déjà que plusieurs savants, dont O. Cullmann, pensent plutôt à une transcription en caractères grecs du latin sicarius, celui qui porte la sica, le poignard.

 
 
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